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En Avignon ou À Avignon ?


On entend souvent poser cette question, plus particulièrement par les « Parisiens » qui souhaitent s’intégrer dans la population locale, un peu, mais pas trop, juste ce qu’il faut pour être dans le bon ton quand on « descend » au Festival et que l’on tient à se reconnaître entre soi.

Disons-le tout net, avant d’entrer plus avant dans les développements : en bon langage « françois », on doit dire « À Avignon », tout le reste n’est que snobisme. Et ce snobisme se répand, puisqu’on entend désormais « En Arles ! » Amis défenseurs de la langue, mobilisez-vous et redressez fermement toute dérive sur cette question fondamentale ! Car il n’y a pas de raisons de limiter à la seule politique les occasions de s’écharper. En tant que Flâneur avignonnais, je me propose donc d’étendre le champ de la lutte à la grammaire : « Aux armes, citoyens ! » Pour ouvrir les hostilités, y aurait-il une meilleure occasion que cette question vitale : « En Avignon ? » ou « À Avignon » ? La question étant quand même passablement compliquée, j’offre aux futurs combattants en guise de paquetage pour leur départ en campagne, un résumé exhaustif - ou presque – des arguments en présence.

I. Les éléments du débat :

1°) Il paraît que l’on devrait dire « En Avignon » pour l’euphonie. Mais alors, allons-y gaiement, ne nous privons pas sacrebleu et disons : En Amiens, En Abbeville, En Angers, En Aix-en-Provence, En Albi, En Auxerre, En Ajaccio, En Angoulême, En Arras, En Aulnay-sous-Bois, En Annecy etc… On voit tout de suite l’inanité de la chose…

2°) Il paraît que l’on devrait dire « En Avignon », parce que jusqu’à la Révolution c’était une principauté et « en » signifierait que l’on entre sur le territoire d’Avignon. Pour les partisans du « En », on irait donc en Avignon, comme on va en Italie. En réalité, les États pontificaux se composaient du Comtat venaissin (capitale Carpentras) et de la Ville d’Avignon qui n’était pas un vaste territoire, mais une simple ville avec sa petite campagne environnante et ses lieux dits. Suivre la pseudo règle du « En », obligerait plutôt à dire « en Carpentras ». Et puis, il faudrait l’appliquer à la nuée de nos principautés françaises plus ou moins indépendantes de l’Ancien Régime en commençant par Orange, sans oublier les fameux Trois Évêchés de nos cours d’Histoire : Toul, Verdun et Metz ; et beaucoup d’autres comme Dijon ex capitale du Téméraire, Bourges ex capitale du duc de Berry, Angers ex capitale du duc d’Anjou, Nevers ex capitale des Clèves, Charleville ex capitale des Gonzague ou encore Trévoux ex capitale du duc du Maine et ville chère à mon cœur pour son fameux dictionnaire. Et n’oubliez pas en ce cas de dire « En Monaco », car c’est toujours une principauté… même si Grace Kelly n’est plus.

3°) Il paraît que l’on devrait dire « En Avignon » parce que ce serait de tradition immémoriale.

Froissard écrit au XIVe siècle : « En ce temps vint-il en dévotion au roi Phelippe d’aler en Avignon veoir le pape Bénédich » Dans ce cas précis, les grammairiens soulignent que l’usage de « en » marque l’entrée solennelle du Roi dans ses « bonnes villes » : le Roi entrait en Paris, c’est–à-dire y faisait son entrée officielle…

Rabelais, deux cents ans plus tard : « Pantagruel vint en Avignon où il ne fut que trois jours qu’il ne devint amoureux, car les femmes y donnent volontiers de la serrecroupière, car c’est terre papale… »

À partir du XVIIe siècle, les choses se précisent et l’usage de « À » tend à devenir la règle. C’est en 1672 que Gilles Ménage dans ses « Observations sur la langue françoise » recommande l’usage de « à Avignon » : « Comme les Italiens disent in Roma, in Venezia, in Firenze, in Milano, nos Anciens disoient sans doute, en Paris, en Rouen, en Bourdeaux, en Thoulouse. Ils dirent ensuite à, à la Françoise : à Paris, à Rouen, à Bourdeaux, à Thoulouse : à la réserve des Villes dont le nom commançoit par une voyelle ; devant lesquelles, pour éviter le baaillement des deux voyelles, on continua de dire en. En Anvers, en Arles, en Avignon, en Orléans, en Angers, en Alençon. Mais enfin on a dit par tout à, tant devant les noms de Villes qui commencent par une consonne, que devant ceux qui commencent par une voyelle : à la réserve néanmoins d’Avignon & d’Arles : car on dit encore en Arles, en Avignon. Depuis quelques années on commence pourtant à dire à Arles, à Avignon ; comme on dit à Angers, à Alençon, à Orléans. »

À la même époque, Bussy-Rabutin dans l’Histoire Amoureuse des Gaules (1665) suit cette règle : « …Madame de Fiesque à Mérille qui répond : Non, Madame, reprit-il, Monsieur de Candale fut deux mois à Avignon, à son retour de l’armée pour se rafraîchir. » (Folio page 47)

Pourtant en 1671, Molière dans Les Fourberies de Scapin semble y déroger à propos d’Alger (Acte II scène VII) Scapin dit : « Attendez, Monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait mettre la galère en mer, et se voyant éloigné du port, il m’a fait mettre dans un esquif, et m’envoie vous dire que si vous ne lui envoyez par moi tout à l’heure [24] cinq cents écus, il va vous emmener votre fils en Alger. »

Un peu plus loin, le même Scapin ajoute :

«  Oh que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre fils. Hélas ! mon pauvre maître, peut-être que je ne te verrai de ma vie, et qu’à l’heure que je parle on t’emmène esclave en Alger. »

Mais Jean-Charles Laveaux dans son « Dictionnaire raisonné et critique du langage vicieux ou réputé vicieux » (1835) s’en explique. Molière ne contredit pas à la règle : « En Alger et à Alger ne signifient pas la même chose. « En » se met généralement devant un nom d’empire, de province, d’état, etc. « À » devant un nom de ville, de bourg, etc. Ainsi lorsqu’on dit : je vais en Alger, c’est comme si l’on disait : je vais sur le territoire de la colonie d’Alger, et lorsqu’on dit : je vais à Alger, cela signifie, je vais dans la ville même d’Alger. Il y aurait conséquemment une faute aujourd’hui dans ce vers de Corneille : « Je serai marié, si l’on veut, en Alger. » L’usage, qui se joue parfois des règles les plus sensées, n’a pas toujours respecté le principe que nous venons de développer, et nous ferons remarquer que cette locution en Alger, quoique bonne dans le sens indiqué plus haut, et quoique souvent employée d’une manière officielle par le gouvernement, n’en est pas moins, à l’heure qu’il est, une expression que l’usage dédaigne. Que le gouvernement se console de cet échec ; la raison n’est pas mieux traitée que lui. »<

Vers 1750, le Président de Brosses emploi le « à » : Le duc d’Ormond, jadis si fort en faveur en Angleterre, achève de manger à Avignon son fonds de huit-cent mille livres de rentes.

4°) On devrait dire « En » parce que Avignon est en terre de langue provençale. Ne parlant pas provençal, je me suis plongé dans une grammaire dudit langage… j’ai reculé devant la complexité des questions d’euphonie et de liaison en provençal qui m’a semblé ne trancher ni dans un sens ni dans l’autre… au risque de me faire assassiner par les patoisants – et ce dernier mot ne va pas arranger mes affaires… Comme l’ont suggéré nombre de bons esprits, je soupçonne Mistral et à sa suite les Félibres d’employer « en Avignon » pour rappeler un passé de principauté et d’indépendance dans une perspective plutôt antirépublicaine : c’était une époque épique sur le plan politique que les années 80, 90, celles du XIXe bien entendu. Par exemple, Félix Gras in « Li Papalino » (1891) : « Aqui (en Avignoun) l’or apasimo li moustre li plus crudèu... emé l’or se croumpo Jèsus-Crist meme ! »

II. La pratique en littérature :

Stendhal, en 1835, dans la Vie d’Henri Brulard me paraît un fervent partisan du « à » qu’il emploie trois fois dans la même page  : « À cette occasion, ma tante Élisabeth me raconta que mon grand-père était né à Avignon, ville de Provence, pays où venaient les oranges me dit-elle avec l’accent du regret … que le grand-père de son grand-père, à la suite d’une circonstance bien funeste, était venu se cacher à Avignon à la suite d’un pape … Avec ce que je sais de l’Italie, aujourd’hui je traduirais qu’un M. Guadagni ou Guadaniamo, ayant commis quelque petit assassinat en Italie, était venu à Avignon, vers 1650, à la suite de quelque légat. »

Prosper Mérimée, lui, ne paraît pas très fixé, qui dans une lettre à Requien du 10 janvier 1847 affirme la chose et son contraire :« J’ai passé en Avignon à 6 heures du matin… » et plus loin : « En arrivant à Avignon, il me sembla que je venais de quitter la France… »

Alexandre Dumas, à la même époque dans Les Compagnons de Jéhu s’affirme comme un chaud partisan du « à » : « Les convives se composaient : des habitués de l’hôtel, du voyageur dont la voiture attendait tout attelée à la porte d’un marchand de vin de Bordeaux en séjour momentané à Avignon… Nous avons vu que l’audacieux bandit, qui s’était donné à lui-même le nom de Morgan était arrivé à Avignon masqué, à cheval et en plein jour… Ceux qu’il avait laissés à Avignon… Ses aventures à Avignon et à Bourg

Jules Cassini, vers 1880, dans des vers éminemment périssables, emploie « en » : « …Ainsi par sa beauté, la terre provençale

Attira tout à coup la couronne papale

En Avignon, joyeux d’en mériter l’honneur… »

Mais à mon avis, il ne s’agit là que d’une licence poétique censée améliorer une prosodie qui en a bien besoin.

Jean Ajalbert, (1863-1947), Conservateur de La Malmaison, écrit dans «  L’En-avant de Frédéric Mistral  » (Denoël et Steele 1935) : « Il n’y avait pas que Mistral ! Toute sa pléiade ! Un jour, en Avignon, Léon Daudet me prend, chez Roumanille, « La Grenade entr’ouverte », d’Aubanel ! Ah ! de quelles dents je mordais dans le fruit saignant d’amour. Toute la boutique Roumanille allait y passer... Naguère, en Avignon, il rencontra Térèse Boissière qui s’offrit à porter un petit paquet que le Maître avait à la main. »

Et plus loin : « Chapitre I … — D’Aurillac en Avignon. — Où aller ? Vivement, en Avignon, aux printemps éclatants, à l’automne chaleureux, où, de la librairie Roumanille au mas de Maillane, m’attend l’accueil de l’amitié la plus charmante, la plus noble dont je puisse m’enorgueillir… » … « Mais avant de descendre en Avignon avec Vermenouze, j’avais tâté le terrain, battu le pays de l’olivier et de la vigne, de la garrigue de Nîmes au rivage d’Aigues-Mortes, de la montagne des Baux à la mer phocéenne. » 

Et encore dans le même ouvrage : « Tous les félibres et écrivains français que je viens de citer sont bien connus en Provence, sauf peut-être Firmin Marin, qui ne devait d’être en Avignon que pour l’accomplissement de son service militaire. » Mais avec lui comme avec Cassini, nous sommes chez les Félibres, ou tout comme… et il fallait bien assurer le service après-vente en terre provençale et ne pas heurter certaines susceptibilités traditionalistes.

Aujourd’hui, on ne peut affirmer qu’une règle se soit imposée. Dans mes lectures récentes, les exemples divergent comme le montrent ces quelques exemples :

Léo Larguier (in : « Théodore Aubanel »– 1946 - page 139) prône le « à » : « Quand il vint à Avignon, il dut prendre ses repas et son repos dans une de ces hôtelleries… » et page 137 : « Il songe parfois que, lorsqu’il était enfant, il eût pu voir Corot lorsqu’il vint à Avignon, à l’époque où il peignit les cyprès et la Chartreuse de Villeneuve… » Et pourtant, il est très ami avec le milieu très félibre des Aubanel.

Elsa Triolet in « Les Amants d’Avignon » (1944 – Denoël page 51) en bonne Germanopratine, choisit le « en » : « L’air bleu et blanc, charriant le soleil, clamant Noël, les accueillit, les porta jusqu’en Avignon, où ils se prirent dans la toile d’araignée des rues… »

Régis Debray, vieux parisien festivalier suit le même usage « Sur le pont d’Avignon » (Flammarion 2005, 90 pages) :

« Souvenons-nous malgré tout que le théâtre en Avignon est né , en 1947, pour servir de complément à une exposition de peinture (Braque, Picasso, Matisse, Ernst) dans le cadre d’« Une semaine d’Art en Avignon » C’est un galeriste Zervos qui a contacté Vilar et un ami des peintres, René Char, qui l’a relancé… » Là, nous sommes en milieu festivalier…

Frédéric Challiol, mi parisien, mi local s’affirme nettement en faveur du « en » avec le titre de sa publication : "En Avignon, Petit florilège littéraire." (éd. Barthelemy 2000)

III. La pratique en langage courant :

Il faut maintenant évoquer le langage courant, de la rue de la République à Avignon, celui du Petit Robert, pas celui du Furetière. Mon expérience personnelle est que « À Avignon » prévaut universellement dans le parler quotidien local. « En Avignon » s’entend presque uniquement pendant le festival et dans les comptes rendus des festivaliers ; "Sur le pont d’Avignon" de Régis Debray que je citais plus haut illustre merveilleusement cette tendance festivalière.

Mais j’en appelle à l’expérience de chacun et j’attends vos courriels sur le sujet : n’hésitez pas à utiliser l’onglet « contact » de ce site. 

En conclusion, je me souviens que naguère, la municipalité d’Avignon sur son site officiel tranchait la question en écrivant : « La formule appropriée est « à Avignon » lorsqu’on parle de la ville stricto sensu comme l’on fait pour « à Aix », « à Albi » ou « à Amboise ». » Mais c’était sans doute se prononcer trop fermement sur une question litigieuse dans nos temps de censure du politiquement correct : une question aussi farfelue n’est pas digne du peuple, ni sans doute de ses représentants élus. C’est probablement pourquoi cette page a disparu – semble-t-il - de son site.

Pour compléter votre documentation et poursuivre votre parcours littéraire, je vous donne ici une liste de sites traitant de cet épineux problème :

www.projet-voltaire.fr/culture-generale/en-avignon-a-avignon/

http://www.lexilogos.com/en_avignon.htm

http://www.languefrancaise.net/forum/viewtopic.php?id=869 :

- Pour consulter ou télécharger le « Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux » ( Jean-Charles Laveaux 1835) :

https://archive.org/details/fre_b1888245

- Pour consulter ou télécharger le « Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle » (F. Genin 1846) :

http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k2043148