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1784 : Mme Craddock descend le Rhône


Longtemps les fleuves et les rivières ont été les principales voies de circulation. La Seine, la Loire, la Garonne, la Dordogne pour aller d’est en ouest, la Saone et le Rhône pour joindre le nord au sud. À l’instart de la marquise de Sévigné au XVIIe siècle qui évoqua dans ses lettres sa descente du Rhône pour aller voir sa fille en Provence à Grignan, beaucoup de ceux qui empruntèrent cette autoroute fluviale en ont parlé dans leur journal ou dans leur relation de voyage car c’était, comme vous allez le voir une véritable aventure, parfois dangereuse. Voici ce que raconte Mme Craddock, une Anglaise qui voyagea en France avec son mari juste avant la Révolution et dont le manuscrit « Voyage en France (1783 1786) » fut publié en 1896 chez Perrin à Paris.

Lundi 15 novembre 1784.

« Avant six heures du matin, nous nous embarquâmes dans la diligence d’eau, afin de descendre le Rhône jusqu’à Avignon. Quoique beaucoup plus grand que le bateau que nous avions pris à Chalon, il ne le valait pas. Les cabines étaient sales, petites, sombres, sentaient mauvais, et les passagers trop nombreux pour la place dent on pouvait disposer. Nous étions la troisième famille ayant à bord nos chaises de poste, et bien heureux de pouvoir nous y réfugier au lieu de rester dans les cabines. À peine avions-nous fait une lieue que nous échouâmes sur un banc de sable et fûmes obligés d’y passer la nuit. Quelques passagers abordèrent dans de petites barques sur le rivage : ils cherchèrent, pour la nuit, un refuge dans de misérables cabanes où peu d’entre eux purent obtenir un lit. M. Cradock eut ]a chance de découvrir un gite passable ; Lady Lanesborough et sa famille, une dame française et ses filles, le Dr Fischer, moi et ma femme de chambre, nous restâmes sur le bateau, et je crois qu’en somme nous fûmes p[us confortables que ceux qui nous avaient quittés.

Le lendemain, mardi 16 novembre, à cinq heures du matin, après avoir été remis flot à l’aide de trente chevaux, nous mettions de nouveau à la voile ; mais le vent nous étant contraire et l’eau très basse, nous avancions lentement, et fréquemment nous étions arrêtés par des bancs de sable d’où, chaque fois, notre bateau ne se tirait qu’avec peine. Vers midi, nous atteignions Vienne ; nous descendions à terre et, pendant qu’on préparait notre dîner, nous faisions un tour dans la ville, qui, du temps des Romains, était une place forte. Nous y visitâmes en hâte la cathédrale et l’église Notre-Dame. Celle-ci, autrefois temple romain, conserve encore des vestiges qui attestent sa destination primitive. A deux heures, nous nous embarquions, et entre quatre et cinq heures, arrivions à Condrieu. Nous y passâmes la nuit dans une affreuse chambre d’auberge et dans un lit pire encore.

Mercredi 17 novembre 1784.

À quatre heures du matin nous regagnions notre bateau et poursuivions notre voyage. Vers la nuit, on s’arrêta à Valence. La plupart des voyageurs descendirent à terre. On m’assura que l’hôtel le Soleil-d’Or, était bien ; mais, comme on ne pouvait y arriver que difficilement, je résolus de passer la nuit à bord. Le petit domestique du bord partagea avec moi son souper, apprêté par lui même ; il me chanta des chansons pour me distraire, et, enfin, je dormis parfaitement dans notre chaise de poste.

Saint-Esprit, jeudi 18 novembre 1784. [Ndlr : Pont-Saint-Esprit]

Ce matin, à cinq heures, les passagers revenaient, et nous remettions à la voile. Arrivés peu de temps après à Saint-Esprit, nous descendions tous à terre pour passer la nuit à l’hôtel de la Poste, Hôtel excellent, propre, prix raisonnable, gens très polis. Suivant l’habitude, dès notre arrivée, M. Cradock convint du prix avec le maitre de l’hôtel. Pour quatre chambres à feu, du café, un souper copieux avec filet d’ours, truffes, etc., dessert, punch et vin, il ne nous demanda qu’une livre. Le lendemain matin, nous fîmes observer que notre déjeuner n’avait pas été compris ; le propriétaire répondit qu’il ne changerait rien au prix convenu et ne voulut rien accepter de plus. Bien au contraire, il nous offrit un verre de liqueur avant notre départ et, comme nous le lui refusions, il insista pour que nos domestiques le prissent.

Avignon

Le jour suivant, vendredi 19 novembre 1784, cinq heures du matin, nous nous embarquions et arrivions à Avignon vers une heure de l’après-midi. C’est le lieu de faire observer que la manière la plus charmante de voyager dans ce pays est de suivre le Rhône, comme nous l’avions fait. De chaque côté du fleuve, les hautes collines s’élèvent riches et cultivées jusqu’à leur sommet. Aux vignes entremêlées d’arbres fruitiers et aux champs couverts de riches moissons, succèdent de vastes plantations d’oliviers. Au bord, quelques jolis villages espacés, et pour compléter le tableau, des ruines de palais, de tours, d’arcs de triomphe romains. Du Mont-Saint-Esprit [Ndlr : Pont-Saint-Esprit] à Avignon, l’aspect change complètement, et on suit des rives plates et incultes où, pendant des lieues, on n’aperçoit aucune trace d’habitation ou d’être humain. La terre elle-même accuse la négligence et la pauvreté, et si par hasard une créature vivante vient à paraitre, elle ne fait que confirmer l’idée de misère et d’abjection. On ne permet pas aux bateaux venant de Lyon à Avignon à l’aborder du côté de la ville, on est obligé de débarquer à l’opposé... »

Vous pouvez lire la suite, c’est-à-dire le séjour de la famille Craddock à Avignon sur ce même site à la rubrique : « Ils sont passés par Avignon »

Vous pouvez télécharger gratuitement le voyage en France de Mme Craddock sur le site de la BNF en cliquant sur l’adresse internet ci-dessous :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1028087

François-Marie Legœuil