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1784 : Mme Craddock passe quatre jours à Avignon


La descente du Rhône par Madame Craddock et sa famille - citoyens de la perfide Albion - est évoqué sur ce site à la rubrique « Ah, ce Rhône ! »

« Vendredi 19 novembre 1784, cinq heures du matin, nous nous embarquions et arrivions à Avignon vers une heure de l’après-midi...

Nous n’eûmes pas plutôt mis le pied sur la terre ferme, que nous fûmes assiégés par une foule de mendiants à moitié nus, s’emparant de nos bagages et se les disputant. Pour entrer dans la ville qui, compris ses environs, appartient au Pape, il nous fallut d’abord payer 6 livres par tête, sans compter 8 livres pour transporter notre chaise de poste dans un bateau plat, nous mêmes occupant un autre bateau. Rien n’est plus compliqué, ni plus désagréable que de débarquer du côté du Languedoc et de retraverser pour entrer dans la ville.

Enfin nous y réussîmes, et arrivâmes sains et saufs à l’hôtel « Saint-Omar », dans la célèbre ville d’Avignon, qui est entouré d’une grande muraille ayant quatre portes qu’on ferme chaque soir. Elle possède quelques belles maisons ; mais on les découvre difficilement, vu que les rues sont en général étroites, sombres, mal pavées .et très sales, particulièrement dans le quartier juif. La religion catholique y est seule admise, et l’on ne tolère les Juifs que par des motifs intéressés. Avignon abonde en couvents et encore plus en églises, car, sans compter les églises paroissiales, chaque couvent a la sienne. La cathédrale est une belle vieille église, bâtie au sommet d’un roc. La vue qu’on y découvre de la ville et de la campagne est égayée par les sinuosités du Rhône, et bordée de montagnes jusqu’à 30 milles environ. Dans l’église des Carmélites nous vîmes le tombeau de la Laure de Pétrarque : une certaine somme d’argent est allouée pour l’entretien du tombeau ; mais l’état de délabrement où il se trouve prouve que, déjà depuis bien des années, l’argent a eu une autre destination. Une des chapelles de côté est dédiée à la Vierge Marie ; sa statue revêtue d’une magnifique robe rose et argent est entourée d’ex-voto en cire, dont quelques-uns, à mon avis, ne sont pas convenables. Ce n’est pas, d’ailleurs, la seule église où soient suspendus de tels ex-voto. L’hôpital de la Miséricorde sert aussi de prison, et, à ce propos, je fus froissée d’entendre avec quelle dureté s’exprimait notre guide à l’égard des malheureux criminels. II nous demanda si nous désirions visiter la prison creusée sous la chapelle, je refusai. La chapelle elle-même avait l’air trop gaie et trop élégante pour une chapelle de prison.

Un côté du bâtiment est réservé aux fous ; on permet aux convalescents, et à ceux dont la folie douce n’offre aucun danger, de se promener dans la maison et dans les jardins. On m’assura qu’ils se sentaient heureux. Cependant, sur tous ces visages, on lisait la tristesse et la crainte. Jamais je n’oublierai une malheureuse créature, revêtue de paille et d’oripeaux argentés, qui passa près de nous. Je sortis de là, le cœur serré et heureuse de m’éloigner de ce lieu de misères.

À Avignon, la nourriture est copieuse et bonne (excepté le beurre), mais pas aussi bon marché que nous nous l’étions figuré. Quoique l’hôtel Saint Omar passe pour le meilleur, nous le trouvâmes en tous points très mauvais. Les mendiants fourmillent ici ; jamais ils ne sont contents de ce qu’on leur donne, et se montrent quelquefois d’une telle impudence qu’ils n’hésitent pas à vous tirer par le bras jusqu’à ce que vous leur ayez fait l’aumône. Le théâtre d’Avignon est petit, sale et obscur ; les acteurs, les costumes et les décors ne valent rien. Nous y rencontrâmes le duc et la duchesse de Cumberland. Le nonce du pape les accompagnait.

Aix, mercredi 22 novembre 1784.

À six heures du matin, nous montions dans notre chaise de poste pour quitter Avignon et nous diriger vers Aix. Une bise glaciale et pénétrante s’était élevée et annonçait l’hiver ; elle me parut même plus froide et plus piquante que partout ailleurs.

À une lieue d’Avignon, nous traversâmes le Rhône à l’aide d’un grand bac. Nous avions quitté les États du Pape et entrions en Provence. Changement soudain. Partout des traces d’industrie, d’abondance et de bien-être : la nature elle-même différait totalement. Le terrain cultivé, les paysans, non plus sales et en haillons, mais propres et habillés convenablement, travaillaient dans les vignes, dans les champs ou dans les plantations d’oliviers… »

Vous pouvez télécharger gratuitement le voyage en France de Mme Craddock sur le site de la BNF en cliquant sur l’adresse internet ci-dessous :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1028087