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Mérimée reviens !

« Personne ne déteste autant le pugilat que moi, mais ce que j’ai encore plus en horreur c’est de me laisser manger la laine sur le dos. À votre place, je ne me laisserais pas canuler par ces canailles du Conseil municipal. Au point où les choses en sont venues, je crois que vous avez plus à perdre à la résignation qu’au regimbement. Ces gens-là sont déterminés à ne pas vous laisser en paix. Morbleu ! Mettez-leur le feu au cul ! » C’est Prosper Mérimée qui écrit ces lignes à son ami Requien le 10 janvier 1847 à propos d’un projet municipal de destruction des remparts d’Avignon. Cette indignation conserve toute son actualité. Avignon dispose de par son passé de capitale « mondiale » du temps des Papes d’un patrimoine exceptionnel qui fait du tourisme un aspect essentiel de son économie actuelle. Dès le premier abord, ce patrimoine s’appréhende par des remparts quasiment intacts, quoique maintes fois menacés. Déjà, Prosper Mérimée, alors Inspecteur général des Monuments historiques avait dû intervenir pour faire reculer les Vandales. L’histoire se répète puisque ces mêmes remparts sont aujourd’hui menacés, non pas de destruction, mais du danger plus insidieux de défiguration par le projet de Tramway que la municipalité actuelle est en train de mettre sur pied de façon accélérée. Pourtant, les remparts comme la ville intra-muros sont inclus dans le périmètre du Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (Secteur Sauvegardé) que les municipalités avignonnaises successives ont mis près de trente ans à adopter, c’est dire si elles ont eu le temps de la réflexion.

Or, approuvé depuis si peu de temps, ce même Secteur sauvegardé vient d’être soumis aux élus pour des modifications majeures afin de permettre à un Tramway de rouler sans entraves. Venant du Pontet, le tramway longera les remparts de la Porte Saint-Lazare à la Porte de l’Oulle, soit sur près des deux tiers de la muraille, puis empruntera le pont Daladier sur le Rhône en direction du parking de l’île Piot, face au panorama médiéval et italien de la ville et du Pont Saint-Bénézet à gauche, inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Rappelons que ce panorama unique a inspiré de tout temps et continue à inspirer visiteurs, photographes et peintres.

L’impact des blessures infligées à ce paysage sera radical : l’alimentation électrique se faisant au moyen de câbles et de pylônes de très grande taille, doublera les murs historiques par une deuxième enceinte métallique, véritable rideau de fer contemporain. On nous dit que sur une partie du parcours, « les lignes d’électrification aériennes de contact – L.A.C.- seront portées par des mâts latéraux insérés dans les alignements d’arbres. Cette alternance des arbres et des poteaux permettra d’intégrer visuellement ces derniers et de les rendre le plus discret possible. » À condition bien entendu de regarder exclusivement dans l’alignement et jamais de face Ailleurs, comme du côté de la Porte Saint-Roch, il ne sera pas nécessaire de regarder uniquement dans l’axe, puisque la modification du Secteur Sauvegardé concerne précisément l’abattage de nombreux platanes, centenaires, classés et parfaitement sains ; abattage également prévu dans d’autres endroits.

Enfin, n’oublions pas la rue de la République, grande artère commerciale reliant la gare Napoléon III au cœur de la cité jusqu’au voisinage du Palais des Papes, classé lui aussi à l’UNESCO. Sur ce parcours, les deux lignes de Tram seront alimentées sur la partie Cours Jean-Jaurès par des pylônes, et sur la partie rue de la République par des fils et des câbles tendus entre façades ou toitures, nécessitant là encore une modification essentielle du secteur sauvegardé. Modifications calamiteuses du paysage urbain que les concepteurs présentent ainsi dans leur langue technocratico-poétique : « les dispositifs de fixation des câbles des lignes aériennes de contact – L.A.C.– feront l’objet d’une recherche poussée d’intégration par le choix d’un placement discret adapté à l’organisation de la façade et de matériel de taille réduite et de teinte neutre, et en s’inscrivant dans un projet paysager d’ensemble… » Nous invitons les amoureux de ce patrimoine avignonnais exceptionnel à nous rejoindre pour réfléchir ensemble sur les conséquences de ce projet sur le paysage et l’image de notre ville si emblématique ; ils ne seront pas seuls : les acteurs économiques de la ville partagent déjà leur inquiétude et commencent eux aussi à réagir.

Montrons-nous digne
de la belle et salutaire indignation de Mérimée
et écrions-nous avec lui :
Morbleu ! Mettons-leur le feu au cul !

Article publié dans MOMUS de décembre 2013
François-Marie Legœuil