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Une approche patrimoniale d’Avignon

Prendre la parole après Claude Mignot et Alexandre Gady est une gageure, car je ne suis ni un spécialiste, ni même un connaisseur averti du Patrimoine et de ses problèmes. Je ne suis qu’un simple flâneur sachant flâner et j’invoque donc la protection d’illustres prédécesseurs, le marcheur du Ventoux Pétrarque, le Promeneur Solitaire Rousseau, le Paysan de Paris Aragon, le Piéton de Paris Léon-Paul Fargue et même le Walter Benjamin des Passages. Je flâne dans les rues, je flâne dans les musées, je flâne dans les livres ; avec détermination et avec constance. Et c’est avec l’écume de ces flâneries que je vais esquisser la façon dont je vois les questions de Patrimoine dans cette ville d’Avignon où je sévis depuis trois ans.
Au commencement était le « Cercle ». Et le Cercle avait 7 portes, dit-on, 39 tours et 4,330 km de circonférence. C’est Innocent VI qui le traça au mitant du XIVe. Il y ouvrit les 7 portes en référence, prétend-on aux 7 collines de la Ville éternelle ; en fait en ce temps-là, elles étaient 12, les portes d’Avignon, comme les douze apôtres dit-on, car rien n’arrête les férus de numérologie... Ces remparts circulaires devaient protéger la nouvelle Rome, son Pontife et son trésor des convoitises de l’Archiprêtre, ce fameux Routier des Grandes Compagnies, mais aussi du Connétable, le non moins fameux du Guesclin qui tous deux, parmi bien d’autres mirent les Papes en coupe réglée.

Cette nouvelle circonférence de remparts qui en faisait la deuxième ville de France après Paris, mettra sept siècles a être entièrement urbanisée : les derniers vergers disparaîtront au milieu du XIXe ; et ce n’est que vers 1950 que l’élan vital portera la ville au-delà de ses remparts entre Rhône et Durance. Dans ses cinq romans du Quintette d’Avignon, Lawrence Durrell évoque encore vers 1930 les ruisseaux à écrevisses, les chemins campagnards et les fermes qui se trouvaient juste après les remparts, derrière la Gare. Dans Monsieur ou le Prince des Ténèbres, il évoque ainsi cette lente occupation des remparts d’Innocent VI : « ... Je ne pouvais considérer la ville autrement que d’un œil historique... strate après strate d’histoires superposées en tranches, intégrées à son architecture... »

C’est une opinion que je partage en arpentant les rues. « L’hyper-centre » comme on appelle aujourd’hui la portion comprise à l’intérieur de la première enceinte, celle du XIIe, garde, pour le promeneur son aspect du XIVe : c’est la partie proprement « papale » : le Palais des Papes, le Petit Palais, la plupart des églises, des chapelles, des restes de couvents sont les témoins de cette époque.

Pas tous, cependant : Une promenade plus attentive, révèle une deuxième strate, celle laissée sur les plages du temps par le XVIIe et le XVIIIe : le Noviciat des Jésuites, la Chapelle des Jésuites, l’Oratoire, les Pénitents Noirs ; et les nombreux hôtels, construits par ces dynasties familiales d’architectes que sont les trois générations de Péru, les trois Franque, les deux Royers de la Valfenière... hôtels décorés par ces lignées de peintres comme les trois Mignard, les cinq ou six Parrocel, les nombreux Vernet... et bien d’autres. Mais ces trois strates des 14e, 17e, 18e respectaient en gros – du moins pour le regard du flâneur que je suis – le dessin de la ville des Papes où les rues s’enroulaient à la façon d’une coquille d’escargot pour éviter mistral et canicule, ce qu’avait déjà constaté Alexandre Dumas qui écrivait : « Avignon est bâtie contre le vent et le soleil : ses rues sont étroites et tortueuses et descendent ou montent continuellement, non seulement par des ruelles, mais encore par des escaliers... »

À la veille de la Révolution, gravures et tableaux nous montrent une Avignon très médiévale et presque italienne, mais pour peu de temps... En effet, 1791 voit Avignon et le Comtat intégrer la France. La furia francese succédant à la douceur romaine dévaste aussitôt églises et couvents, en disperse le mobilier, les œuvres d’art cultuelles et les bibliothèques avec le dessein d’effacer jusqu’au souvenir des racines papales.

Avignon tournait la page du cercle d’Innocent VI pour inaugurer le règne de la terrible ligne droite des ingénieurs Prométhéens et des implacables hygiénistes scientistes du XIXe. Perpendiculairement aux cercles concentriques de la ville ancienne, les rues droites et larges de la modernité vont en trente ans éventrer le lacis médiéval des jardins, des couvents et des hôtels. C’est ainsi qu’au milieu du siècle, la rue Napoléon rapidement rebaptisée République fit entrer le progrès et, partant de la gare toute neuve, ouvre largement le rempart et s’avance démolissant et nivelant tout sur son passage pour semer de droite et de gauche les grands symboles du progrès impérial puis républicain : la grand Poste, la caserne Hautpoul, la Caisse d’Épargne, les grands magasins à succursale et prix fixes, les hôtels de tourisme, la Préfecture et le Conseil général, puis la Mairie qui détruit le vénérable couvent Sainte-Catherine pour se faire de la place. Avec le Théâtre, on arrive au bout de cette perspective rectiligne et l’on va déboucher sur la Place du Palais des Papes avec son Palais, sa Monnaie, son Petit Palais et sa cathédrale des Doms.

Mais pouvait-on faire déboucher le progrès triomphal sur un passé honni, si obscurantiste et si clérical ? Impossible ! Alors on achève de fermer la perspective triomphale juste avant la Place du Palais des Papes en construisant le gros pâté de la Banque de France transformant le jardin de l’hôtel pré-existant en simple cour pavée : les deux cents Familles contre le Pape, tout un programme ! Les obstinés qui tiennent à voir les restes des temps obscurs n’ont qu’à emprunter les venelles qui contournent la bancaire pièce montée. Le Sâr Peladan note dans son merveilleux roman Les Dévotes d’Avignon : « Le mistral balaye cette grande rue bête qui déchire de sa géométrique rigueur le caractère de la vieille cité... » Ravis du résultat, on ouvre sur le même modèle rectiligne et assassin les rues Victor Hugo, Thiers, Carnot et Raspail. Le mistral pouvait désormais se ruer furieusement dans ces avenues et la canicule avait le champ libre pour faire bouillir les pavés.

Le glorieux XXe siècle pouvait alors se lever sur ces perspectives prometteuses et pour fêter dignement la fin du siècle, on abattit en 1893 l’aristocratique et médiéval Palais des chevaliers de Saint-Jean pour agrandir la Place Pie ; l’après-guerre verra passer le bulldozer sur le quartier de la Balance, éradiquant au passage jusqu’au souvenir des Gitans et des filles publiques. Ce siècle nous donnera malgré tout quelques magnifiques restaurations ainsi que la construction de la merveilleuse église Saint-Joseph-Travailleur due à Guillaume Gillet en 1969 et inscrite à l’Inventaire supplémentaire.

Ce XIXe si destructeur à Avignon mérite que l’on s’y arrête un instant à cause de Mérimée. En effet, ce XIXe fut aussi le siècle de la prise de conscience du Patrimoine en France, et plus particulièrement dans la Cité Papale. Car son porte-drapeau, Prosper Mérimée, fit à Avignon de très fréquents séjours ; il y rencontrait ses amis, le peintre Bigand et surtout le naturaliste Esprit Requien chez qui il déjeunait et avec qui il entretenait une correspondance fournie. Tout ce monde se retrouvait fréquemment à Paris chez la miniaturiste Madame de Mirbel dont le mari, ami intime de Requien, dirigeait le Museum.

Les milliers de pages de sa correspondance nous le montrent gambader à Avignon avec son humour ravageur, sa gaieté contagieuse, et un éclectisme surprenant, du moins pour moi simple flâneur. Par exemple, que peut-il penser du Palais des Papes ? « À voir le Palais des Papes... on dirait la demeure d’un tyran asiatique... Rien dans cet immense édifice ne paraît avoir été donné à l’art ; on est frappé de la rusticité de la construction, de l’irrégularité choquante de toutes ses parties... qui n’est motivée ni par la disposition du terrain, ni par des avantages matériels. Ainsi les tours ne sont pas carrées, les fenêtres n’observent aucun alignement, on ne rencontre pas un seul angle droit... »

Entre 1835 et 1846, on voit le Chantre du Patrimoine français écumer la région pour y choisir et emporter, avec des méthodes qui aujourd’hui seraient considérées comme de la piraterie, les œuvres d’art locales destinées à enrichir le Louvre. Un exemple : dans sa lettre du 25 janvier 1835, il écrit à Requien : « Voulez-vous demander à l’Hôpital de Villeneuve (lez Avignon) s’ils veulent changer leur “Roi René” – Le Jugement Dernier – “pour un tableau moderne, et (voyez) s’ils demandent en retour de l’argent ? Si oui, sachez leur dernier mot sur le combien. Dans le cas où ils voudraient de l’argent outre un tableau moderne, il faudrait qu’ils donnassent par-dessus le marché « La Marquise de Gange » de Mignard. Ne leur dites pas que c’est « La Marquise de Gange » s’ils ne le savent pas. Enfin, auriez-vous la bonté de demander au Curé ce qu’il veut de sa « Descente de Croix », tableau fort noir lui direz-vous, et par conséquent très médiocre. On lui donnerait en place un tableau moderne bien brillant... »

Mais il se bat aussi contre la démolition des remparts et celle du couvent Sainte-Catherine... il réussit parfois, il échoue souvent... Il vitupère contre la baisse des crédits de la culture (Lettre du 12 janvier 1836) : « J’ai perdu tout crédit auprès de nos ministres... Le fait est qu’on n’a pas le sou et que si M. Thiers ne demande pas un crédit convenable, il faudra d’ici trois ou quatre ans démolir tous nos monuments pour qu’ils ne nous tombent pas sur la tête... » Il part en guerre contre les politiciens avignonnais : « Vous êtes de drôles de pistolets au Conseil Municipal. Vous ne faites rien pour sauver vos remparts et vous voulez que nous fassions tout... pourquoi ne pas protester contre la bêtise de votre Maire, pourquoi ne pas écrire aux journaux... »

Bref, des problèmes somme toute très actuels. Cette première prise de conscience “patrimoniale” symbolisée par Mérimée, il me semble qu’à Avignon, elle n’a pu se concrétiser qu’un siècle plus tard, à partir des années soixante-dix/quatre-vingts.

Au terme de cette promenade dans les siècles que nous venons de faire ensemble, s’impose au flâneur du XXIe siècle que je suis, la constatation que le patrimoine d’Avignon ne cesse de se développer. En effet :

1°) Le Patrimoine architectural est immense. Avignon capitale de la Chrétienté pendant un siècle a amoncelé un considérable patrimoine architectural, composé souvent de bâtiments gigantesques : le Palais des Papes est à lui seul un Mont-Saint-Michel.

2°) Cette base Patrimoniale s’est considérablement élargie au XXe en annexant les Arts plastiques : dans les années 70 le Musée du Petit Palais abritant la collection Campana s’est ajouté au Musée Calvet, et cette année la donation à l’État de la collection Lambert d’art contemporain qui va encore s’agrandir donne de nouvelles ambitions à Avignon.

3°) Enfin, les dernières décennies du siècle ont consacré, ici comme ailleurs, la dissolution du Patrimoine dans la Culture. Le Festival d’Avignon, In et Off, de renommée internationale, est désormais la grande affaire de la ville.

En guise de conclusion, je me contenterai de poser trois questions auxquelles je me garderai bien de répondre :

1°) Avignon, petite ville de 90.000 h, dotée d’une économie qu’il est difficile de qualifier de dynamique, dont la moitié de la population ne paye pas d’impôts locaux, cette cité peut-elle supporter ce poids toujours croissant d’un Patrimoine en développement rapide, ou pour reprendre un notion plus contemporaine : d’une "Culture" surdimensionnée ?

2°) Cet élargissement constant ne finira-t-il pas par se faire au détriment de la qualité ?

3°) Avec les projets de construction de nouveaux hôtels de grand luxe, on mise toujours plus fortement sur le Tourisme : ne risque-t-on pas de faire d’Avignon une ville-musée comme Saint-Malo ou Carcassonne ?

En un mot, la ville d’Avignon est-elle dimensionnée
pour faire face à un patrimoine dont la notion même ne cesse de s’agrandir ?

Causerie prononcée à Paris le 21 février 2012
à l’Hôtel de Massa pour l’Assemblée générale de MOMUS
François-Marie Legœuil