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Miroir, mon beau miroir...

Lorsque Madame D. se présenta chez l’antiquaire qui tenait boutique Plan de Lunel, elle fut reçue avec mille civilités, par le maître de maison, homme de talent et fort malicieux par surcroît. En quoi puis-je vous être agréable et quels sont les désirs que je pourrais combler ?

J’ai ouï dire que vous posséderiez une collection de miroirs, particulièrement étonnante, et je souhaiterais faire l’acquisition d’une, voire de plusieurs pièces pour orner ma maison ; auriez-vous l’obligeance de me présenter ce que vous possédez et de me guider dans mon choix ?

J’ai là, Madame, une belle série de miroirs. Celui-ci par exemple, est vénitien. L’ajustement des pièces qui le composent, la qualité de la taille et la profondeur de champ qu’offre la qualité du tain sont assez remarquables. Si j’ajoute qu’il fut l’ornement de l’antichambre de la princesse de…, laquelle le tenait du Régent lui-même, qu’il fut le témoin des belles qui se succédèrent dans ce salon, on a, en l’interrogeant, des pans entiers de l’histoire de France et d’Italie.

- Et vous savez faire parler les miroirs, s’extasia-t-elle ?
- Bien sûr !
- Et vous pourriez me dire ce qu’il raconte ?
- Certainement !
- Pourriez-vous me faire voir le chevalier d’Éon, dans son plus simple appareil, afin que je puisse éclaircir le mystère de son appartenance à l’un ou l’autre sexe ?
- Je le puis, mais ne le ferai ! l’Histoire se nourrit de mystères et il n’est point utile d’aller au-delà de ce que content les légendes au risque d’être désabusé, sans pour autant que l’histoire en tire bénéfice. Ce miroir a une logique imperturbable, il garde pour soi les souvenirs et ne les révèle qu’à celui qui entend ne point tirer profit, voire simplement satisfaire quelque curiosité. Ainsi ce miroir qui fut offert à l’un nos derniers présidents de la République, se taira obstinément si on prétend lui faire revivre les effusions dont il aurait pu être témoin. Certes, sa discrétion en fait à la fois l’attrait et le prix, mais sans le plaisir de médire, il n’est point d’indiscrétion flatteuse. Que serait Madame T... sans divulgation, tout au plus une petite intrigante sur un marché de banlieue.
- Les restrictions qu’en impose l’usage le rendent inintéressant, auriez-vous d’autres pièces à me présenter ?
- Sans doute ! Vous avez là un miroir dit duplice, qui est du plus grand intérêt. S’il est duplice, c’est qu’il s’attache à travestir l’image qu’il renvoie ; mais à la différence de tel autre que je vous présenterai plus tard, on n’est pas maître de sa transposition ; il choisit aléatoirement de donner de celui qui s’y mire un portrait flatteur ou carrément désastreux. Feu la reine d’Écosse, Marie Stuart, s’y vit parée à la cour de France tandis qu’Elizabeth la première lui tendait la houppette pour se farder les joues. Vous remarquerez néanmoins que s’il ne dit point la vérité, il s’exprime par symboles interprétables. En l’occurrence, Marie fut bien reine de France, mais la houppette teinte en rouge évoque, non point l’émoi de la jeune épousée, mais plutôt le sang que fera verser Elizabeth en faisant décapiter sa rivale. Si le mutisme du précédent vous consterne, que dites-vous des indiscrétions calculées de celui-ci qui offre à votre sagacité des arcanes divinatoires propres à susciter des curiosités, à suggérer mille hypothèses pour peu que l’on ne s’arrête point à la première évidence ? Il fouaille l’esprit sans jamais le satisfaire.
- Et quand le miroir duplice dit-il la vérité ?
- On ne le sait et c’est ce qui en fait tout le prix. Pourtant je ne saurais trop vous conseiller d’en faire l’acquisition, si vous avez le goût de sonder les reins et les cœurs, car ce n’est point le miroir qu’il faut observer, mais plutôt la mine de celui qui s’y mire. À lire sur les visages les inquiétudes ou les béatitudes, on mesure les duplicités avec une précision jamais égalée.
- Parlez-moi donc de celui-ci.
- Celui-ci est le miroir dit politikhé ; il accepte pour évidente cette forte pensée de Jacques Maritain selon laquelle réduire la politique à la morale, c’est vider la politique de son contenu. Pour iconoclaste que soit ce propos, il embrasse dans une vaste perspective toutes les réflexions des philosophes, de Socrate et Platon jusqu’à Marx en passant par Tocqueville. Cela veut dire encore, qu’interrogé sur les maximes d’une action, selon le premier axiome de la morale de Kant, il ne prétend point l’ériger en maxime universelle. C’est en cela qu’il rejoint Machiavel, pour les penseurs de haute volée, comme pour les maquignons de l’Aubrac.
- Mais alors, les révélations qu’il délivre sont du plus haut intérêt et je m’étonne que d’autres, plus fortunés ou plus ambitieux ne l’aient pas déjà acquis ?
- J’attends, déclara l’antiquaire. Jusque-là, si les fortunés sont nombreux, les ambitieux… la conjonction de l’un et l’autre de ces paramètres est plus rare, s’agissant du registre politique, s’entend. L’obsession des fortunés est d’accroître le volume de leurs biens, la quête des ambitieux est le pouvoir, lequel ne conduit pas nécessairement à la fortune, mais à vivre libéralement. Lorsque la limitation du cumul des mandats aura conduit les seconds à effectuer des choix économiques, mon politikhé n’aura pas de prix. Pour l’heure, je le loue, cher d’ailleurs, à diverses personnes qui le considèrent comme la pythie des temps modernes. Miroir, mon beau miroir, dis-moi si je suis…. Et le miroir répond par énigmes qu’il faut interpréter. Un peu de sagacité suffit.
Voulez-vous essayer ?
- Miroir, mon beau miroir, dis-moi si j’ai quelque raison d’espérer ?
- Il n’est point besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer, a dit le Taciturne, et bien s’en sont trouvés ceux qui ont persévéré sans jamais réussir ni entreprendre de le faire ; la satisfaction des peuples serait en raison inverse de la satisfaction de soi.
Ainsi parla le miroir.

Le Potache