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Mort annoncée d’un gentilhomme au pays des Papes

Avignon, ville prestigieuse, ville comblée. Les neuf Papes qui s’y succèdent tout au long du foisonnant quatorzième siècle y construisent leur palais et les cardinaux leurs « livrées » ; L’âge baroque, l’âge classique y sèment leurs hôtels, élevés par ces dynasties d’architectes que sont les Peru, les Franque, les Royers de la Valfenière ; leurs intérieurs sont peints, décorés, garnis de gypseries par des familles d’artistes, comme les Mignard ou les Parrocel ; État pontifical jusqu’à la Révolution, les grands Ordres monastiques y impriment leur empreinte : chapelles de l’Oratoire, du collège des Jésuites, du noviciat Saint-Louis. La ferveur des confréries de pénitents y a bâti des chapelles dont certaines subsistent avec leur inoubliable décor d’origine.

À Avignon, au cours des siècles, on a beaucoup construit ; et beaucoup démoli. La Révolution a montré la route : dans ce décor somptueux, elle a sans vergogne taillé, amputé et même rasé : les importants restes des Carmes, des Cordeliers, des Clarisses, des Célestins en témoignent ; à l’âge industriel, les hôtels, les couvents, les églises n’arrêtent pas la pioche et la pelle des ingénieurs qui percent irrésistiblement dans ce dense bâti, des voies triomphales rectilignes comme la rue de la République, témoignages de la supériorité de l’éclatante modernité sur les siècles obscurs. La dernière moitié du vingtième, au nom de la salubrité, a poursuivi cette « modernisation » impitoyable de la vieille cité papale. Le pire a été évité, grâce à quelques-uns : Mérimée s’était très tôt penché sur la cité des Papes ; sa foisonnante correspondance avec Requien en témoigne. Les municipalités y ont aussi travaillé ; des Associations, comme la toute nouvelle À Bec et Griffes s’y dévouent.

Mais le patrimoine y est si important que bien des zones à risques demeurent et même se développent.
C’est ainsi qu’un risque de dégradation irréversible menace l’un des fleurons de l’architecture avignonnaise situé en centre-ville, l’hôtel Fortia de Montréal. Construit en 1637 par l’architecte François de Royers de la Valfenière dans un goût italianisant, il offre aux regards, dans cette rue si étroite et juste en face d’un autre hôtel superbe – l’hôtel Berton de Crillon - une magnifique façade sur trois niveaux, rythmée par les hautes fenêtres aux frontons alternés triangulaires et en arceaux comme vous le montrent les photos.

Son propriétaire d’alors, Paul Fortia de Montréal – capitaine de la Marine royale au port de Marseille – en fit réaliser le décor de la grande galerie par le célèbre Nicolas Mignard – dit Mignard d’Avignon – celui-là même qui décora aussi plusieurs appartements des Tuileries. Choyée par tant d’artistes, ce fut une somptueuse demeure qui sortit alors de terre. Le caractère Italien de son architecture, accentué au goût méridional et sa magnifique galerie de Mignard contant les Aventures de Théagène et de Chariclée en faisaient un décor terriblement, furieusement à la mode comme on disait alors. Pour les Précieuses locales et leurs amis de passage, les aventures de la belle Chariclée, fille du roi d’Éthiopie et prêtresse d’Apollon, contées par Héliodore d’Émèse dans son roman Les Éthiopiques, « ce discours du vrai et parfaict amour » (Bernard de Saint-Jory 1612) constituait un « must très tendance » comme on dirait aujourd’hui. En effet, traduit en 1547 par Amyot ce roman très Grec connut un succès éclatant qui dura près de deux siècles…

N’oublions pas que quelques décennies après la décoration de la grande galerie de notre hôtel, Jean Racine – alors élève à Port Royal comme le raconta son fils Louis – « trouva par hasard le roman grec des Amours de Théagène et Chariclée. Il le dévorait lorsque le sacristain le surprit, lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva le moyen d’en avoir un autre exemplaire qui eut le même sort, ce qui l’engagea à en acheter un troisième… il l’apprit par cœur, et le porta au sacristain en lui disant : vous pouvez brûler encore celui-ci comme les autres. »

C’est assez dire la mode du thème. Du reste, Madame du Noyer écrivait en 1760 : « les maisons de Messieurs de Mont-Réal et de Crillon, sont les plus belles qu’on voie (à Avignon). Dans la première, il y a une galerie, dans laquelle les meilleurs peintres de Rome ont représenté toutes les aventures du roman de Chariclée ; les connaisseurs prétendent qu’il n’y a pas de plus belles peintures à Versailles. » La décoration de cet hôtel et son architecture synthétisaient donc la mode du temps à Avignon. Et qui dit mode, dit fugace… et quand on n’aime plus, on n’entretient plus… Aussi, en 1774 Madame de Montreal vend son palais à bas prix… vu son triste état. Le rapport d’expertise mandaté par l’acquéreur constate les dégâts : « L’immeuble est considérablement abimé. La corniche de la façade, construite en bois manque d’ornements et se trouve dégradée, et pourrie en plusieurs endroits… Et tout va de même, murs crevassés, charpentes, et poutres gâtées et ruinées, vitres presque toutes brisées, bois et volets piqués et chironnés, cloisons fendues, marches usées… L’hôtel tout entier, s’il n’est pas promptement réparé, ne tardera pas à être en ruine. » Il sera pourtant restauré magnifiquement et connaitra une nouvelle jouvence pour près de deux siècles.

Mais la vie est la vie, la fortune changeante, la roche Tarpéienne proche du Capitole : la sagesse populaire se vérifie aussi pour notre hôtel. Une lèpre insidieuse a d’ores et déjà rongé pierres et sculptures. Une ténébreuse patine pré-Malraux a recouvert mufles de lion et grotesques. Et, prémices de la chute annoncée, des étais métalliques soutiennent désormais balcons et fenêtres (photos ci-contre). Pour éviter les chutes de pierre sur les passants de cette rue étroite, la municipalité a posé des jardinières de fleurs empêchant d’approcher des balcons : seraient-ce déjà les pots de fleurs d’une prochaine Toussaint ? Faut-il y voir une prédiction de fin du monde, de ce monde qui connut précieuses et libertins dont l’hôtel Fortia de Montréal témoigne encore en vieillard fatigué et bientôt hors service du haut de ses quatre cents ans ?

Mesdames, sortez vos mouchoirs !
Messieurs, chapeau bas !
Une minute de silence
pour l’hôtel de Fortia de Montréal,
ce vieux gentilhomme du grand siècle
qui vient d’entrer en agonie !

Article publié dans MOMUS en 2012
François-Marie Legœuil (2012)