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Itinéraire d’Avignon à Jérusalem

Une heure trente du matin, la nuit est fraîche, le car se met en route vers l’aéroport de Lyon : nous allons vers cet alpha spirituel d’où tout est parti il y a deux mille ans, vers cette Galilée d’où, sur l’injonction du Christ « Allez donc, et enseignez toutes les nations... », les douze ont pris la route sans hésitation pour clamer la Bonne Nouvelle. Si Paul avait choisi de rentrer chez lui après les affres de son premier naufrage, je ne serais pas là aujourd’hui en route à mon tour vers la Terre Promise avec mes trente-neuf compagnons pèlerins et leurs pasteurs, Mgr Cattenoz et le Père Lelièvre, vicaire de Bollène. Première leçon sans doute... Je ne veux pas raconter ce voyage : un pèlerinage n’est pas une croisière ; ce ne seront que quelques notations d’un pèlerin bien ordinaire...

L’après-midi touchait à sa fin avec l’enregistrement à l’Angel-Hôtel à Bethléem, dans cette Cisjordanie palestinienne qui défraye tant la chronique. La messe inaugurale s’ouvrit sur un chant de circonstance : « Écoute, écoute, surtout ne fais pas de bruit, on marche sur la route, on marche dans la nuit... Surtout, ne fais pas de bruit ! » : ce nécessaire silence qui nous sera si souvent réclamé par notre évêque au cours de ces jours et qu’il sera si difficile d’observer. La nuit tombait, le Curé, orthodoxe catholique, nous expliqua comment lire les icones, car ces images se lisent telles des livres... Dans cette église byzantine en terre musulmane, la dramatique situation de ces chrétiens du Moyen-Orient massacrés, brimés, contraints à l’exil en masse sans émouvoir nos médias devenait palpable.

Le deuxième chant de cette soirée annonce le programme : « Ô Seigneur, je viens vers toi, je te cherche mon Dieu ». Au matin : Beit Sahour où la tradition place la grotte où les bergers entendirent la voix qui les guida vers la Nativité. Nous y célébrons l’Eucharistie sous une voûte de rocher noirci par des siècles de cire ardente. À Bethléem, visite éclair de la « crèche », après une heure d’attente ; je m’assieds seul dans la grotte où saint Jérôme passa trente-quatre ans à traduire la Bible, entouré d’Eustache, de Paulina, de Fabiola et de tant d’autres. Cette grotte inaugura une longue liste, car sur cette terre où tant de civilisations déposèrent leurs strates, il faut à chaque fois descendre cinq ou six mètres pour trouver les traces de ce premier siècle pour lequel nous sommes venus.

Et c’est Arad, où sous le soleil déjà chaud nous marchons vers le désert de Judas. Une table d’orientation en pleine solitude, une nappe blanche : voilà l’autel de notre messe devant l’infini de ces ondulations dorées de collines pierreuses que Moïse contempla avant de mourir aux portes de la Terre promise. Derrière nous, quatre bédouins sont assis en tailleur, leurs dromadaires ruminant à côté. Nous chantons à pleins poumons : « Vers toi, terre promise, le peuple de Dieu tend les bras ! »

Nous longeons la Mer Morte, l’impressionnante citadelle de Massada, où les derniers défenseurs, hommes, femmes, enfants, préférèrent se suicider plutôt que de se rendre aux Romains. Nous grimpons à pied vers la fraîche grotte d’Ein-Gedi et sa claire cascade où David surprit le roi Saül. Qumran est là, dans son paysage martien rouge et pelé au pied de la Mer Morte, avec ses ruines à peine visibles et ses grottes profondes à flanc de falaise d’où sortirent les fameux Manuscrits de la Mer Morte dans les années quarante... La Bible est là partout, je me baisse et plonge la main dans cette poussière que foula Jean le Baptiste... Nazareth, son tombeau de L’Homme Juste, celui de Joseph dit-on, la Maison de Marie, la synagogue où Jésus ne fut pas prophète en son village... Et toujours ces cryptes, ces grottes et ces catacombes où dans la nuit, la fraîcheur, la solitude du groupe, nos racines chrétiennes viennent nous interpeler.

Le lac de Tibériade, pour moi le plus beau jour du pèlerinage.

Du mont des Béatitudes, après avoir relu les célèbres paroles, nous descendons en silence un chemin de campagne fleuri. En bas le lac, inchangé en deux mille ans, une barque de bois, deux hommes en haillons jettent un petit filet, geste millénaire : ce sont Pierre et Jacques. Rien que pour cette improbable image qui télescope les siècles, le voyage était nécessaire.

Nous célébrons la messe sur cette grève où Jésus donna la primauté à Pierre et nous en relisons l’Évangile. La tempête nous saisit dans la traversée du lac : pour nous, hommes de peu de foi, nous touchons comme saint Thomas l’épisode de la tempête apaisée par Jésus. Capharnaüm, sa synagogue et la maison de Pierre ; Jéricho et le sycomore de Zachée.

Jérusalem, si je t’oublie ! Les oliviers millénaires du jardin de Gethsémani, la descente sans fin dans la crypte de la dormition de Marie ; les souterrains du Palais de Pilate où Jésus fut enfermé, si bien décrits dans la vision de Marthe Robin ; et notre long chemin de croix dans cette Via Dolorosa médiévale qui conduit du Prétoire de Pilate au Golgotha à travers les quatorze stations dans des églises, dans des cryptes et des grottes pour retrouver le niveau des rues romaines... Simon de Cyrène allait surgir à chaque carrefour.

Enfin, cette merveilleuse église du Saint-Sépulcre, ensemble titanesque, magnifique, qui échappe à la démesure par la variété même de ses décors plantés par les Coptes, les Latins, les Grecs, les Melkites et d’autres... dans un désordre et un tapage incessant qui pour moi, signait le jaillissement même de la foi. Le Saint-Sépulcre, c’est un voyage en soi, un pélerinage à lui tout seul, qui nous conduit du haut du Golgotha avec ses trois trous carrés dans le rocher où les croix étaient fichées, vers les profondes carrières où Hélène découvrit la Vraie Croix.


Il faudrait aussi raconter Cana et la sœur clarisse Sophie nous parlant du haut de ses 95 ans du Père de Foucault qui y fut jardinier ; la grotte du Pater, la maison de sainte Anne, la belle causerie du recteur Marchadour, l’église du Dominus Flevit ; la splendide architecture moderne de la Casa Galilea du Chemin-néocatéchuménal ; l’orphelinat de l’Ordre de Malte... et surtout évoquer les homélies, les commentaires d’Evangile et de la Bible de notre Évêque et du Père Lelièvre qui décapaient les textes les rendant proches et sensibles. Nous étions venus pour trouver cette proximité, nous l’avons vécue. Merci à eux, merci à Marie-Solange D******* organisatrice infatigable de cette semaine inoubliable et merci à mes compagnons de ce groupe si soudé.

François-Marie Legœuil Article publié dans E.D.A. en mars 2011