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AVIGNON 2023 : Noël et les crèches publiques

Depuis sept ans, les festivités publiques de Noël font l’objet d’un patient dé-tricotage afin de les rendre plus conformes à une pensée municipale que d’aucuns qualifient de déconstructive tandis que d’autres sont même tentés de la qualifier de wokiste. En 2015, la municipalité avait supprimé le marché de Noël… réintroduit en 2018 pour cause de grogne publique persistante… Dans la continuité de cette politique du Noël « réinventé  » pour être plus « inclusif  », la mairie annonçait en août 2016 : «  Décembre 2016 ne ressemblera à aucun autre à Avignon, parole de girafe !  » C’est ainsi que la girafe prit la place du père Noël :

Depuis cette époque, nos édiles ont continué leur réflexion sur cette fête de Noël dont on ne peut se passer, mais dont le nom doit rester discret à défaut de pouvoir être effacé.

C’est ainsi que pour sa version 2023, les illuminations du centre-ville ont été vraiment exceptionnelles comme ici, Place de l’Horloge :

De merveilleux jeux de lumière, mais sans ces traditionnelles banderoles de vœux jugées trop provocatrices : bannis les Joyeux Noëls en lettres de lumière, disparues, ces « Joyeuses Fêtes » rappelant fâcheusement une fête de Noël trop connotée chrétienne et donc pas assez «  inclusive,  » : de la lumière, oui ! mais sans ces mots qui fâchent ! Comme ici, à 10 heures du soir, rue de la République :

Quant au père Noël, personnage décidément trop traditionnel, accusé par des associations militantes d’incarner fâcheusement le Mâle blanc, patriarcal et cisgenre, et de toute façon trop fortement suspect de christianisme pour certains, il a été remplacé dans l’espace public par de gentils et inoffensifs ours, blancs ou marrons qui ont succédé à la fameuse girafe qui avait fait un bide :

Remplacé aussi par de jolis soldats de bois tout droit sortis des illustrations d’Alice au Pays des Merveilles :

Soldats que l’on peut aussi rencontrer dans ce bucolique environnement assez courant en soirée à Avignon :

En fait, on ne peut pas dire que le père Noël ait été supprimé : il existe toujours ! Mais n’étant pas très dégourdi, j’ai mis du temps à le trouver dans son petit chalet fermé et très discret, bien que situé juste en face de la porte de la mairie, mais je l’ai dit, je ne suis pas très malin :

Mais dans ce parcours d’Avignon, où donc est la crèche qui, en Provence, est le vrai symbole populaire et traditionnel de Noël depuis saint François d’Assise (XIIe siècle) ?
Avignon, dans sa persévérante recherche de gommer le plus possible la traditionnelle symbolique de Noël, a cependant conservé la crèche provençale. La grande crèche, que l’on pouvait admirer dans le Hall de la mairie jusqu’en 2015, on peut désormais la voir dans l’ancienne abbaye des Célestins. On a trouvé là, à mon avis, un cadre réellement somptueux bien plus digne d’accueillir royalement les santons que l’était l’impersonnel hall de la mairie :

Profitons-en pour saluer au passage l’habileté de nos élus qui ont réussi à déménager la crèche du centre politique de la ville pour la rendre ainsi moins visible, le tout sans brimades et sans grincements de dents de grincheux rabougris et passéistes tels que moi.

Tout d’abord, ce qui frappe et qui désarçonne, c’est l’énormité de cette crèche : 5 ou 6 mètres de long, je pense, sur 3 ou 4 de large. Cette scène démesurée est un condensé très réussi de magnifiques paysages typiques de nos régions, depuis les plaines de Camargue et du Rhône, jusqu’aux monts de Provence :

Avec ses villages perchés :

Ses champs de lavande :

Ses vignobles en restanques du Haut-Vaucluse :

Et même ses carrières de Boulbon :

Mais une crèche se doit de placer au centre du paysage l’élément le plus important : l’humble étable et sa mangeoire où Marie et Joseph contemplent le divin enfant sur lequel veillent l’âne et le bœuf des campagnes et que des bergers adorent... Ici, je ne vois rien de tel... Ici, pas de centre, mais un grouillement de scènes villageoises de jadis... Serait-ce une crèche woke « déconstruite » ?

Deux jeunes femmes, dont une voilée, cherchent l’étable elles aussi et me demandent si je l’ai vue... soudain, je les appelle, car je viens de la découvrir, tout à droite, tout à fait à l’extrémité de la scène :

L’enfant n’y est pas : normal, nous sommes le 20 décembre... je suis revenu le 2 janvier pour vérifier qu’on l’y avait bien placé pendant la « Douce et sainte Nuit » du 25... les Rois mages arriveront aussi plus tard.

J’étais prêt à médire : c’est bien une crèche !

En revenant chez moi, je comprends qu’il s’agit bien d’une crèche avec toute sa symbolique et ses traditions, mais en même temps une exposition du savoir-faire des artisans santonniers de la région qui le méritent bien.

Je découvre ainsi que cette crèche publicitaire illustre malgré elle une symbolique profondément chrétienne : l’Incarnation, c’est un mystère qui prend place au centre d’un monde fébrilement absorbé par toutes ses occupations très matérielles, mais un mystère à l’écart du bruit et des agitations, loin de la vanité des préoccupations terrestres, dans le coin le plus éloigné, le plus perdu, le plus humble : c’est là... et ceci est parfaitement bien rendu dans cette crèche des Célestins, peut-être sans le faire exprès : une leçon !

Comme nous l’enseigne cette crèche « commerciale », découvrir l’enfant et son mystère de l’Incarnation, c’est bien le résultat d’une recherche attentive, matérialisée ici par quelques pas, par un voyage intérieur normalement... tout comme la pérégrination des Rois mages s’en remettant à la Providence en suivant l’étoile... en questionnant non pas comme moi deux femmes, mais en questionnant la Cour du roi Hérode... Chacun son voyage... chacun son époque... chacun son mystère.

Il existe une seconde crèche publique à Avignon : celle du Palais du Roure, musée de Baroncelli, de la Camargue et du Félibrige. Il faut y aller, ne serait-ce que pour faire la connaissance et écouter Jean-Victor Moureau, un passionné de crèches et qui la raconte si bien. C’est une crèche dans les règles de l’art, centrée sur l’étable, la Sainte Famille, les bergers et les mages, non encore arrivés mais dont l’étoile se détache dans le ciel. Le décor - une toile peinte - rappelle les couleurs et les formes géométriques des artistes fauves et donne une force un peu brutale à l’ensemble qui illustre parfaitement le fait que la Nativité va culbuter le monde.

C’est une crèche enracinée dans notre terroir, non seulement parce qu’elle fut fabriquée par le Carmel d’Avignon, mais parce qu’elle présente quelques personnages notoires de l’histoire religieuse du Vaucluse : un pape, le roi saint Louis, à droite saint Bénézet le pèlerin qui parcourait l’Auvergne pour réunir les fonds destinés à construire le pont d’Avignon :

Et derrière, au premier plan à gauche, deux religieuses : l’une en brun, la carmélite d’Avignon qui a fabriqué en 1953 ces santons de cire et de carton bouilli, et une en blanc la dominicaine sainte Catherine de Sienne venu à Avignon au XIVe siècle exhorter la Pape à revenir dans la sainte ville de Pierre :

Sur la photo ci-dessous figurent un pénitent gris (au costume approximatif), dont la confrérie est toujours prospère, un pénitent noir et un pénitent blanc dont les confréries ont disparu au moment même où la carmélite les immortalisait :

On pourrait regretter que ses santons carmélitains en cire et carton bouilli de 1950 ne soient pas tout à fait à la hauteur de ceux de la même provenance mais du début du XIXe comme à Saint-Pierre ou aux Doms, pour la finesse du trait, la recherche de l’expression, comme le montre la comparaison de ces deux photos :

Visages de saint Louis et de saint Bénézet au Palais du Roure :

Visages de deux vieilles personnes à la cathédrale des Doms :

Il s’agit juste de nuancer ma réflexion, ne boudons pas notre plaisir ! L’explication est à rechercher dans le fait qu’il s’agit au Palais du Roure de la dernière crèche fabriquée par nos carmélites : celle qui en détenait les secrets a disparu en 1952 dans un accident de voiture et n’a pu former sa successeur ni transmettre ses techniques... le couvent a fermé en juin 2022 après quatre siècles d’existence.

En décembre, je vous encourage à parcourir les rues d’Avignon  : on peut y faire des rencontres passionnantes et insolites !

Comme rue Vernet, cette crèche aux splendides santons, en vitrine de la permanence politique d’une député du Vaucluse :

Le décor, c’est la rue reflétée par la vitre qui inscrit la crèche dans la cité et dans la vie du 21e siècle... et pour faire bonne mesure, je m’inscris moi aussi dans ce décor par mon ombre chapeautée projetée sur la vitrine :

Bravo, madame la député !

Et rue des Trois-Faucons, chez mon ami le très cultivé libraire bibliophile M. Pagani, cette délicieuse crèche déposée sur les pages d’un livre d’icônes et entourée d’illustrations d’églises :

Il faut saluer ces deux dernières crèches, pour le courage dont ont fait preuve leurs créateurs et pour le sens artistique qu’ils ont déployé... Bravo !

Conclusion :
Quant aux véritables crèches, celles qui aident les fidèles - dans les églises ou dans les familles - à visualiser, matérialiser et intérioriser l’histoire et la symbolique du récit de la Nativité que fait saint Matthieu dans son Évangile, chapitre 2, vous pouvez en admirer d’exceptionnelles dans les églises d’Avignon : aux Carmes, aux Doms, à Saint-Pierre, à Saint-Didier… toutes avec les fameux et splendides santons de cire bicentenaires des carmélites… vous pouvez aussi en voir de plus modestes mais très émouvantes chez les Pénitents gris, chez les Franciscaines, les Franciscains, à l’Évêché, dans les chapelles des établissements scolaires catholiques… J’ai interviewé leurs constructeurs - sauf aux Carmes - et ils m’ont tous fait part de la quasi-disparition cette année des équipes qui les aidaient pour les installer et les désinstaller… le remplacement des générations est compliqué, d’autant que le maniement de ces santons, œuvres du patrimoine ancien, est très délicat. Les années précédentes, j’ai rendu compte de ces crèches dans des articles que vous pouvez consulter en cliquant sur leurs titres dans la colonne de droite.

N’oubliez pas qu’il vous reste en principe 8 ou 10 jours pour visiter les crèches blanches...

François-Marie Legœuil, le 30 janvier 2024