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1844 : Flora Tristan passe 11 jours à Avignon


Présentation : Flora Tristan, née en 1793, autodidacte, féministe, adepte de Rousseau et surtout du socialisme utopique, d’un tempérament très émotif et excessif, entreprend en 1843 après une vie conjugale extrêmement difficile, un tour de France pour contribuer à éveiller la conscience ouvrière au socialisme, et pousser les élites économique à s’intéresser à la question sociale comme on disait alors. Elle séjourne à Avignon en juillet 1844 et mourra quelques mois plus tard de typhoïde à Bordeaux à 44 ans. Le journal de ce voyage interrompu sera publié à la fin du siècle sous le Titre : « Le Tour de France : État actuel de la classe ouvrière sous l’aspect moral, intellectuel matériel - Flora Tristan ». Elle arrive à Avignon par la voie fluviale – le Rhône- au plus fort de l’été et y tombe malade. Ses notations sur la ville, ses monuments, ses habitants, les milieux ouvriers et patronaux, les cafés et leur clientèle, les opinions politiques, en font un document passionnant. L’extrait que je reproduis ci-dessous, commence à son départ de Lyon, qui fut pour elle une étape exaltante où elle fréquenta les milieux canuts qui étaient à cette époque à l’origine de bien des journées révolutionnaires. Par contraste, elle manifeste une opinion très négative sur la cité papale et ses habitants. Car n’oublions pas qu’Avignon était la ville d’Agricol Perdiguier (né à Morière-les-Avignon) le rénovateur du Compagnonnage qui publia Mémoires d’un Compagnon encensé par Lamartine et devint député et ami proche de Georges Sand. Avignon était une étape très importante dans le Tour de France des Compagnons et son emprise sur la région était prégnante. D’où la déception de Flora, pour qui le compagnonnage constituait une forme d’action ouvrière du passé, un vestige poussiéreux d’ancien régime, freinant le développement du socialisme qui selon elle répondait parfaitement aux besoins nouveau de l’industrialisation naissante. Le ton paraît aujourd’hui très emphatique : Flora était une exaltée et le romantisme ambiant de ce milieu du siècle accentuait cette tendance.

Je donne la parole à Flora :

AVIGNON (8-18 juillet 1844)

Le 11 juillet. Il y a quatre jours que je suis ici. Je n’ai pas eu le temps encore d’écrire un mot. - Ici comme partout, je trouve le contraire de presque tout ce qu’on m’avait dit (les porteurs du port sont fort honnêtes et prennent moins cher que ceux de Chalon et Mâcon). En arrivant de Lyon, l’aspect de cette ville est effrayant, pas de mouvement commercial, pas de circulation dans les rues. - Mais en place, des poules, des canards, des chiens et autres animaux domestiques - tout le monde parlant patois - puis on croit être descendu dans le pays des géants ! hommes, femmes, enfants, tous d’une force colossale, grands, gros, gras, frais, robustes. - Mine sans souci, marchant lourdement, lentement comme des gens qui n’ont rien à faire, et qui ne veulent pas se fatiguer vu leur embonpoint. Bon Dieux, quelle différence avec le peuple lyonnais si petit de taille, si maigre, si fluet, si pâle, puis si leste, courant dans les rues par toute saison, par le froid, le chaud, la pluie, chargé d’un paquet, d’un parapluie, de boue ou de poussière — mais qu’importe, on ne peine pas à le voir, car telle est sa vivacité, son ardeur qu’on sent que rien ne l’arrête - et le changement de physionomie ! Les Avignonnais ont des traits réguliers, de grands yeux, de beaux cheveux, un beau teint et pourtant avec ces éléments de beauté ils sont laids, car une figure sans expression ne peut être que laide, et ils n’en ont aucune. - Quelle différence avec les Lyonnais - maigres, pâles, aux traits irréguliers, de cheveux malades, de dents malades, une peau malade (je parle des ouvriers). Eh bien ! avec tant d’éléments de laideur, ils sont beaux : parce qu’ils possèdent la beauté suprême - l’expression. Abordons maintenant la partie morale. En arrivant à Avignon j’ai entendu de toute part dire ce qu’on me disait dans toutes les villes (excepté Lyon) : « Ici vous ne pourrez rien faire avec les ouvriers - ils sont trop indifférents, trop ignorants. » Autant, comme à Lyon j’ai rencontré d’ardeur, d’activité et de hardiesse, autant ici j’ai trouvé depuis 4 jours, d’indifférence, de nonchalance, de peur - et cela, parmi les ouvriers libres et intelligents du pays. Le soir j’ai vu les compagnons Gavots - eux ne sont d’aucun pays, partout je les trouve absolument de même. Toujours encerclés, étouffés dans leur petite société, ceux-ci m’ont reçue comme tous me recevront, bien parce que j’apporte une lettre du pays et compagnon « Avignonnais-la-Vertu ». C’est pitoyable.

Je suis allée voir plusieurs ouvriers libres, froids, secs, inintelligents et entièrement étrangers à toutes questions sociales – Ah ! Pour le coup, ils sont bien tels qu’on me les a décrits, ils ne s’occupent absolument de rien. Cependant, entendons-nous, ici on ne s’occupe ni de politique, ni de socialisme, ni d’aucune question utile - et pourtant on dit avoir une opinion. - II y a deux partis - devinez quel nom ils prennent ? Je vous le donne en mille ! - « Royalistes et Napoléonistes ». - Je vous entends dire, vous autres de 25, 30, 40 et même 50 ans : « mais je ne comprends pas, qu’est-ce qu’ils veulent dire ? » - Je le crois bien que vous ne comprenez pas, il faut avoir vécu en 1814 et 1815 pour comprendre ce que cela veut dire. - Eh bien ! Apprenez-le, ces braves Avignonnais sont de 30 ans en arrière, rien que cela ! - Ils en sont encore en 1814 - Depuis cette époque, ils n’ont pas fait un pas ! - À Paris et à Lyon on va me demander : - Ah ça ! Est-ce bien vrai ce que vous nous dites là ? - En vérité, cette histoire ressemble fort à un conte des Mille et une Nuits. Vrai pur vrai. L’Avignonnais n’a jamais bougé depuis 1814. - C’est curieux ! (Des individus ont signé pour l’épée Dupetit-Thouars : un royaliste ! D’autres : un bonapartiste).

Ici la noblesse, le clergé, les femmes, les vieux (du peuple) sont royalistes. Les gens du gouvernement, le commerce : juste milieu. - La partie vivante du peuple : napoléniste-républicaine.

La jeunesse : rieniste [NDLR riéniste = rien]- Ici chacun a une opinion afin d’alimenter ses haines de parti, de famille, souvent même de personnalité. L’opinion est uniquement le résultat des mauvaises passions. C’est hideux. Ici, on ignore entièrement ce qui s’est passé dans le monde depuis que les hommes sont en société, on ignore qu’en 89 nos pères sont morts pour ces 3 mots : Liberté-Égalité-Fraternité ou la mort ! - On ignore que nous autres, socialistes, continuateurs de la grande œuvre de nos pères, nous mourrons pour la réalisation de ces 3 mots. Ici les termes « humanité », « unité » sont complètement inconnus et tout cela se passe à 60 lieues de Lyon ! - À Lyon où je n’ai jamais entendu seulement prononcer le mot : Louis-Philippe et Guizot. - Les Avignonnais sont de 30 ans en arrière sur les ouvriers de Paris, comme ceux de Lyon sont de 10 ans en avant sur ceux de Paris.

J’ai vu hier 30 hommes (imprimeurs sur étoffe). - C’était ma première réunion, jamais encore je n’avais vu des hommes aussi pitoyablement nuls. - Ceux de Saint-Étienne sont des génies à côté. - Oh ! mon Dieux, quel crucifiement tu m’imposes ! Tous étaient jeunes ; je n’ai pu leur dire que très peu de choses, et encore ils n’ont pas compris un seul mot de ce que j’ai dit. - J’ai voulu les faire parler, impossible. - Le président a dit quelques mots qui révélaient son ignorance absolue sur toutes les questions.

Je les ai engagés à signer, ils n’ont pas osé, ni me le refuser, ils ont dit qu’ils n’avaient pas d’encre, c’est avec beaucoup de peine que je les ai décidés à acheter 4 petits livres. Ô Lyonnais, où êtes vous ? Ils sont de même degré d’ignorance et de brutalité que les Étiennois, et de plus, ils sont prétentieux, ils croient savoir. Ces ouvriers imprimeurs gagnent peu : 1, 1,25, 1,50. - On n’emploie pour cette industrie que des enfants, système anglais. - Ici nos ouvriers gagnent peu, mais pourtant ils ne sont pas misérables comme ceux de Lyon. - Ceux qui travaillent à la garance gagnent 2,50, 3 fr., mais ils chôment 5 mois - tous les autres ouvriers des divers métiers, de 30 à 40 sous. - Le métier de florencins a disparu depuis 2 ans, plus de 3 ou 4000 ouvriers et ouvrières en soie se sont trouvés sans ouvrage - leur misère a été affreuse - puis tout ce monde a fini par se caser - beaucoup travaillent au chemin de fer d’Avignon à Marseille : 2 fr. par jour - les femmes ont trouvé n’importe quoi - puis enfin un grand nombre est dans la misère. - Comment tout ce monde vit-il ? Ici comme partout, un peu de travail, un peu de vol, un peu d’aumône et force prostitution. - Voilà la recette de ces existences qui se composent d’avilissement, de dégradation et de souffrances inouïes. - Ici la vie n’est pas trop chère, le pain et la viande sont chers partout, mais les légumes, les fruits et le vin sont à bon compte. - La terre est très fertile, les pauvres vont glaner, ramassent des fruits, du bois et rapinent tout ce qu’ils peuvent. Le vestiaire coûte peu dans les pays chauds, on va presque nu. Le dimanche ils sont encore assez proprement vêtus.

Le peuple ici n’est pas dévot, les prêtres n’ont aucune prépondérance sur la partie vivace de la population. Les vieux et vieilles et les enfants, voilà la partie qui peuple les églises - autrement personne.

Ce 12 juillet. Voici 4 fois que je vais chez l’archevêque sans pouvoir le trouver. - Une fois il est occupé, l’autre il est à se promener, l’autre il est en conférence. - II en a été de même partout. Et voilà les serviteurs de Dieux qui ne peuvent jamais assigner au public une heure où on les trouve. C’est indécent. Ce matin je suis restée 10 minutes seule dans son palais parcourant ses vastes appartements. - II est logé comme un prince, meublé magnifiquement et tout cela pour un ministre de l’Évangile représentant la pauvreté de Jésus sur la terre - quelle dérision ! Ce matin j’ai fait un scandale à St-Pierre - j’entre pour visiter l’église et comme je tombais de fatigue et de faim je tire de ma poche un petit morceau de pain que je mange frugalement tout en examinant ladite église. Il paraît que les vieilles femmes là présentes, me regardaient manger, au lieu de s’occuper de la messe et qu’elles étaient horriblement scandalisées. - Un enfant, qui servait de bedeau, vint à moi et me dit : « Madame, il ne faut pas manger dans l’église. - Pourquoi lui dis-je ? - Parce que cela offense le bon Dieu. - ]e ne le pense pas, je mange parce que j’ai faim et que je serais malade si je ne mangeais pas ces quelques bouchées. - Alors, reprit-il, allez manger dehors. - Non, je mangerai ici parce que l’église est à moi aussi bien qu’aux vieilles femmes qui vous envoient. - II me regarda et dit : - Je vais aller chercher M. le curé qui vous fera sortir de force et, si vous continuez, le bon Dieu vous punira. » - Curieuse de voir la suite de cette scène, je restai. - Il alla parler au curé, il se fit un certain mouvement : cependant le curé rentra dans la sacristie. - Mais deux femmes vinrent me dire tout en colère : « Madame, vous êtes étrangère probablement... Eh bien ! à Avignon, on ne mange pas dans les églises - cela offense le bon Dieu. » - Celle-ci parlait assez poliment, l’autre reprit : « Madame est juive peut-être ? Non-madame ! ie suis chrétienne et je ne crois pas du tout offenser le bon Dieu en mangeant un peu de pain lorsque je tombe d’inanition. » - Les deux vieilles dames, car c’était des dames à chapeaux, virent bien qu’elles avaient affaire à forte partie. -« Madame, me dit l’une, notre intention n’est pas de vous dire des sottises, seulement nous croyons de notre devoir de bonnes chrétiennes de vous rappeler cas paroles de l’Évangile : « Malheur à celui qui scandalise », - Madame, lui répondis-je, vous saurez que je me respecte trop moi-même pour être d’humeur à souffrir que qui que ce soit me dise des sottises et je crois aussi de mon devoir de bonne chrétienne de vous rappeler le verset de l’Évangile : Malheur à celui qui se scandalise. - Je suis ici étrangère, j’entre dans cette église qui est à moi comme à vous puisque je contribue pour ma part au budget du clergé. - Je tire de ma poche une bouchée de pain que je mange, il n’y a pas là de scandale. - Tandis que c’est de votre côté qu’est le scandale. - Au lieu d’écouter la messe, vous vous occupez de ce que je fais. - Vous appelez cet enfant qui sert de bedeau, vous me l’envoyez pour me dire ce qu’il n’avait pas le droit de me dire. - Vous allez parler au curé - vous venez m’accoster, me menacer de la punition du bon Dieu - cette conduite, madame, n’est pas d’une bonne et vraie chrétienne. - Vous avez manqué à ce que vous devez d’attention au saint sacrifice de la sainte messe, vous avez manqué au respect dû à la liberté individuelle, au premier devoir et aussi au respect dû aux croyances diverses professées dans notre pays - et enfin aux égards qu’on doit aux étrangers. » - Tout cela fut dit en deux minutes et d’un ton tellement sévère, tellement sec, tellement ferme, que les deux vieilles dames restèrent pétrifiées. - Je saisis ce moment de stupeur pour leur faire un salut très froid et extrêmement poli et sortis de l’église. (J’ai des réflexions à faire là-dessus.)

Ma scène à M. Offray aîné, libraire qui n’osait pas vendre mon livre parce que le Procureur du roi lui avait dit qu’il ne devait pas s’en charger. - La peur, l’effroi de cet homme en m’entendant lui parler ainsi. - Il les garda et remit l’affiche (à dire là-dessus). Ma visite aux 3 plus riches fabricants de la ville - le maire, M. Poncet, celui que le Charivari avait baptisé de « un beau fusil sans chien ». - Cet homme habite une maison magnifique rue Sainte-Catherine. - Je traversai son appartement, son jardin pour aller à son comptoir, grand et superbe de même. - Logés comme des princes, nourris, vêtus comme des milords anglais ! - Et tout cela avec la vie de l’ouvrier. - Je trouvai donc M. Poncet, un homme d’un caractère doux, d’un abord souple, facile, et d’une nullité complète. - Je causai longtemps avec lui, il n’avait jamais songé à ce que voulait dire « droit au travail » - aux conséquences de ce droit, etc. On voit que toutes ces questions lui sont totalement étrangères et cet homme-là est maire d’une ville de 30.000 âmes - juré, électeur, citoyen etc. C’est effrayant !

De chez lui, j’allai chez M. Sixte Isnard. Je trouvai cet autre fabricant dans un véritable palais bâti à l’italienne, grande galerie tout autour de la cour, superbe appartement – L’air circulait partout bien que la chaleur fut intolérable (dans cette maison comme dans celle de M. Poncet, on ne sentait pas la chaleur), - M. lsnard me paraît d’un caractère moins doux que le maire. -Je crois qu’il ne manque pas d’esprit, de finesse, mais j’ai la certitude qu’il n’y a pas chez lui plus de profondeur. — De là chez M. Thomas, celui-ci demeure dans l’ancien palais de la famille des Crillon. [NDLR Il s’agit de l’Hôtel situé rue de la Masse] Aujourd’hui les rejetons des Crillon, hauts et puissants seigneurs sous Louis XIV, végètent probablement dans quelque trou de campagne tandis que le sieur Thomas, ancien ouvrier, habite le magnifique hôtel des Crillons. Ce palais est superbe et est rangé au nombre de ceux que le gouvernement doit conserver. - Belles sculptures, grande tour, magnifique escalier, le tout à l’avenant.

M. Thomas a acquis à Avignon une réputation célèbre. Les commis, les ouvriers, les portefaix lui ont donné le surnom de « travaux forcés ». Chez lui l’on travaille 20 heures sur 24. Les gens du pays y ont renoncé, il a été obligé de prendre des Lyonnais, des Suisses. Chez lui les commis, les ouvriers, les gens de peine sont enfermés comme dans un bagne. - Il les loge, les nourrit afin que ces malheureux soient toujours là sous l’œil du maître, et qu’ils ne puissent pas prendre une minute de repos. - M. Thomas lui-même s’est condamné aux travaux forcés - son Dieux, son unique Dieux, c’est l’argent et en sa qualité de sectaire fervent il travaille jours et nuits pour en acquérir encore ! encore ! encore ! Il a 4 ou 5 fabriques, 7 ou 8 propriétés, il court jour et nuit de l’une l’autre en harcelant ses ouvriers afin d’en tirer le plus possible.

M. Thomas était en course. Le commis me proposa de parler à son gendre, M. Goudareau. Je monte le grand et magnifique escalier des Crillon et, arrivé au premier, je vois que le fabricant avait pris sur la profondeur du large palier un bureau. - Oh ! il est curieux ce bureau. Qu’on se figure une cage tout étroite, toute basse. - Cette petite cage est remplie de comptoirs, de caisses, de tables, de balances et autres ustensiles propres à la boutique, le tout horriblement sale, vieux et poudreux - 2 mauvaises chaises seulement s’y trouvent. - II faut passer de biais par tous ces petits couloirs - au fond sous un petit escalier est un banc de noyer et dans le coin juste entre le mur et le bureau est le maître blotti là comme une araignée, écrivant avec ardeur de longues colonnes de tout petits chiffres sur un gros registre vert. - Ceci vous représente le type du bon négociant de province.

Le commis m’avait dit en me montrant cette cage : « Allez au fond à droite. » Je me glissai au milieu des bureaux, balances, jusqu’au fond et aperçus le bon négociant ; mais lui, absorbé par l’attrait des chiffres, ne m’entendit pas. - Je fus obligée de répéter 2 fois : « Monsieur, je désirerais vous parler. » L’homme aux chiffres leva la tête, poussa ses lunettes sur son front et sans quitter sa place ni son cher registre me répondit d’un ton sec et dur « Que demandez-vous ? - Monsieur, lui dis-je, ce n’est pas pour affaire de commerce, je désirerais vous dire 2 mots en l’absence de votre beau-père. » -À ces mots, un sombre nuage couvrit tous ses traits. Le bon négociant ne connaît que les affaires et c’est pour lui un profond chagrin de se voir déranger pour autre chose. D’ailleurs il est toujours inquiet : on va peut-être me demander de l’argent ? Cette terreur le poursuit sans relâche. -M. Gondareau déposa sa plume soigneusement et se sortit non sans effort de l’encaissement où il était entre le mur et le bureau. - Je lui présentai mon petit livre et à mesure que je lui exposais le motif de ma visite à son beau-père, il devenait de plus en plus sombre et inquiet.

- J’eus beaucoup de peine à le faire causer. Il gardait le silence, on voyait qu’il ne désirait qu’une chose, mon départ. -Ma présence l’oppressait, et voyant que je ne me levais pas, il comprit peut-être que je voulais le faire parler et il s’exécuta. - Messieurs Poncet et Isnard sont de ceux que je nomme habiles. -Ils ne donneront pas un sou, ne feront pas un pas pour soulager le sort de l’ouvrier, mais au moins ont-ils assez d’habileté pour le plaindre. Les 3/4 des riches parlent ainsi. - L’autre 1/4, dans lequel se trouvent M. Thomas et son gendre, parlent de l’ouvrier avec une effronterie, une indécence qui provoquent la rage chez tout homme de cœur qui les entend. - M. Gondareau commença par se poser en homme religieux et me fit une morale à cet égard. — Puis il eut l’impudence de me dire que si l’ouvrier était misérable, c’était par sa faute — que s’il voulait avoir de l’économie, de l’ordre, de la religion, il lui serait toujours facile de mettre de côté de quoi acheter une petite maison pour ses vieux jours. Je laissai parler cet homme bien que ses paroles me mettaient à la torture, car il me fallait une force inouïe pour ne pas l’interrompre pour lui dire : « Gredin, tu es un fameux misérable ! Et lorsque les ouvriers te pendront, tu n’auras bien que ce que tu mérites ! » Jamais encore je n’avais vu un maitre, un mangeur d’hommes, aussi sec, aussi dur, aussi anthropophage. — Oh ! Grand et illustre maréchal Crillon, si tu avais su qu’un jour ton palais serait la propriété d’un tel chailoque [NDLR il s’agit de Shylock, prononcé à la française], quelle douleur n’aurait pas été la tienne ! Je sors de chez ce bon négociant épouvantée de la réaction que ces misérables bourgeois préparent... Oh ! C’est bien eux qui l’auront voulu.

À la fin, je voulus lui faire un peu peur des ouvriers. - II me dit qu’à Avignon il n’y avait rien à redouter, que les ouvriers étaient doux, tranquilles, qu’on les menait comme on voulait — que les seuls qui fussent redoutables étaient les Parisiens et les Lyonnais, et M. Gondareau voyant qu’on ne peut pas faire de révolution à Avignon se dit dormons tranquille -Tondons les ouvriers jusqu’à la moelle, nous le pouvons sans courir de risques. – Oh ! Trois fois aveugle ! Cours à ta perte !

À ces trois fabricants, je leur ai demandé leur coopération morale, en prêchant l’Union ouvrière et matérielle, en m’aidant dans la dépense que j’ai à faire pour la propagation de ces idées parmi le peuple. A l’instant même M. Isnard envoie 2 de ses commis me remettre 25 frs., offrant d’en donner autant chaque année. - I1 demande 20 petits livres peur les distribuer aux ouvriers les plus intelligents. Les 2 autres n’ont rien fait dire. - L’archevêque non plus.

Je suis débordée par les occupations - Puis je suis malade. Quelle chaleur ! Ce serait pour moi un supplice d’habiter le Midi. J’ai une cholérine très forte je ne me soigne pas - Que m’importe ! - Je sais bien que Dieux a besoin de moi. Mon banquet d’adieux, - Oh quelle différence avec celui de Lyon. Ici, c’est petite ville. II y a une foule de chevaliers d’industrie qui se mêlent aux ouvriers pour tâcher d’exploiter les ouvriers et le pouvoir et aussi leurs créanciers en criant bien haut qu’on est républicain, démocrate, révolutionnaire, etc., etc. - C’est se faire bien voir des ouvriers. — On est prôné, encensé par eux, et en même temps ils vous paient la bière. - D’un autre côté, on se pose en face du pouvoir comme un chef du peuple redoutable ; et cela, dans une petite ville, peut servir. Les maîtresses de café font volontiers crédit aux chevaliers qui se disent à la veille d’être maîtres du pouvoir. - Le métier est bon, il rapporte, n’est pas fatigant. - C’est pourquoi ces messieurs s’y adonnent. - Je ne sais en vérité à qui ces hommes servent à parler dans les cafés, théâtres, etc. car ce sont de beaux parleurs. - La phrase, la grande et pompeuse phrase, en avant ! - II y a de ces sortes de chevaliers partout, mais bien plus dans les petites villes que dans les grandes à Lyon presque pas, à Paris davantage, mais dans toutes les petites villes beaucoup. Ici plus, parce que c’est un pays de partis. Ces chevaliers sont à la piste de tout ce qui peut faire du bruit. Aussi, en arrivant ici, tous me sont tombés sur le dos. - Le Petitbon, Férier, Demerier et toute la bande du Café Français. II ne m’a fallu qu’un coup d’œil pour juger ces gaillards. - Ce Ferier est le type du débauché, fils de famille, anglais. - II ressemble à un anglais au physique et au moral - ça boit, mange, joue, rit avec des filles publiques, - le type de l’immoralité.

Ce qu’il y a de remarquable c’est que les ouvriers connaissent et apprécient parfaitement ces gens-là pour ce qu’ils valent, les méprisent profondément, mais ils les gardent parce qu’ils sentent qu’ils en ont besoin. - Ces chevaliers ont la parole facile. Ils sont hardis, font du tapage, du bruit - toutes choses qui tient le bourgeois en craintes continuelles - ce qu’il est fort utile, l’ouvrier le sent et il sait bien aussi le juger, il sait qu’il n’est pas capable de faire le bruit que ces honorables chevaliers font toute la journée eux qui ne font rien (à développer l’utilité de ces gens-là, mais je n’en ai pas le temps).

A ce banquet Petitbon voulut encore parler mais il ne fut pas plus heureux que la première fois. - Je l’interrompis en lui disant que c’était de l’idée qu’il fallait s’occuper, non de moi. Je le traitai même en pleine table de chevalier d’industrie, il prit cela avec toute l’amabilité qui le caractérise. - Ces hommes n’auront pas une signature, ne voudront pas me lire. - Carteron, homme d’action, dit : « Messieurs notre devoir à tous est de nous charger de la propagation du livre de Mne Tristan — combien chacun veut-il en prendre ? » -À cette proposition, les chevaliers quittèrent la table et dans le pavillon firent une scène à Carteron pour avoir fait une proposition aussi inconvenante. - L’un s’écria : « Nous ne somme pas marchands de livres ! - L’un : Est-ce que je voudrais recevoir 25 cent. chaque fois que je donnerai un petit livre ? » - Voilà les chevaliers : superbes en paroles et incapables de servir l’œuvre par la plus petite action.

- II faudra que je brosse ces hommes vaniteux, débauchés et fanfarons, comme ils le méritent. — Et moi, obligée de frayer avec tous ces misérables qui me dégoûttent, tant je hais l’immoralité, et le parlage. — Quel courage ii me faut !

J’ai vu enfin cet archevêque, Des appartements magnifiques, grands, bien meublés. - Quel luxe ! Sa galerie des Papes, les 9 qui ont régné à Avignon. — Le pré1at est un homme de 45 arts, gros, gras, frais, rouge et figure de moine. —. I1 m’a reçue avec une politesse extrême, parlé avec une grande douceur et bienveillance, il a causé longuement sur les sujets où j’ai voulu le mettre. — Quelle pauvre intelligence ! - C’est moins encore que celui de Lyon. -De même celui-ci ne voit que la messe ; il attache une immense importance à dire la messe à toutes les corporations d’ouvriers. - On voit la manière complaisante avec laquelle il parle de ceux-ci qu’il croit avoir tout fait. — II est timide, peureux, c’est tout ce qu’il y a de plus nul. Il ne m’a pas envoyé de cotisation, et il reçoit 30.000 fr. par an (à dire sur lui).

Je viens de découvrir un nouveau parti – les « Papistes »-dé1icieux ! Ce sont des vieux nobles bourgeois et autres qui se figurent qu’il n’y aura de bonheur pour Avignon que lorsque le Pape y résidera — c’est incroyable !

Les cancans de Mme Pakin sur M. Isnard. — Toute la ville ne parle que des 25 fr. qu’il m’a envoyés. II est délaissé des ouvriers - pourtant pas autant que Thomas. J’ai visité le Palais des Papes - l’église est petite et pas du tout en rapport avec la grandeur du palais. — Les peintures de Dévéria sont très mauvaises. Les deux tombeaux des Papes n’ont rien de curieux - et on veut dépenser pour restaurer cette église où personne ne va, 500.000 fr. « La Vierge » de Pradier est sans caractère, cet homme ne comprend plus ce qu’il fait, une Vierge sans son enfant et sans son serpent... Que les artistes de cette époque sont donc bêtes. Le Palais, aujourd’hui caserne, est un vrai château-fort place de guerre. - Ce palais à lui seul dit toute la pensée des Papes - et du catholicisme - la puissance suprême unique. - Ils ont bien travaillé pour l’avoir et pourtant ils ne l’ont pas eue ! - Dans cette forteresse on voit là le pontife général. - Aussi tout ce qui concernait la puissance spirituelle et temporelle guerrière, s’y trouvait- il au complet. - On pouvait y loger 10.000 - aujourd’hui encore si l’on voulait. - Ce palais avait été construit pour durer des siècles. — II a été très endommagé à la Révolution. - Aujourd’hui on ne voit plus que les restes des cachots de la Sainte Inquisition, le bûcher, etc. La pièce la plus curieuse dudit palais papal est évidemment la vieille concierge Mme Gros-Jean. - C’est une vieille de 70 ans qui a eu l’honneur de servir le dernier légat, parce que de père en fils la famille Gros-Jean est concierge au palais papal. - Cette femme démontre - c’est son état – et selon son opinion, elle le fait par goût parfaitement. - Je n’ai rien vu de plus grotesquement ridicule que cette vieille — inutile de dire qu’elle est royaliste enragée. - Elle sert ceux-ci parce qu’elle tient à son état, mais sur son cœur elle porte une fleur de lys (à Avignon cela se fait). Elle n’a pas à la main de petit bâton. Après cet insigne caractéristique elle démontre les restes du palais papal absolument comme les sauteuses de foire disent : Messieurs ceci est un serpent de 8 mètres, ceci est une carpe de 3 mètres, etc. — Je dois prévenir los voyageurs que si, dans leur impatience ou ne l’ayant pas entendue (faute de dents, elle bredouille, et son français est incompréhensible), ils ont le malheur d’interrompre Mme Gros-Jean, elle perd le fil de sa démonstration et est obligée de recommencer. - Écoutez : ce palais, messieurs et mesdames, était le monument le plus beau de tout le monde entier avant la terrible révolution de 89 — il était habité par le vice-légat, le saint et très haut représentant de Monseigneur le pape - (Elle fait là une révérence). Mais à l’apparition de cette terrible et sanglante révolution, la bande du Jourdan Coupe-têtes, l’acolyte de Robespierre, l’envoyé du boucher Marat fondit sur le saint palais pour le démolir, le détruire. Dans le cours de sa savante démonstration la vieille Gros-Jean répètera an moins 30 fois la bande de Jourdan Coupe-têtes (un de ceux qui a marqué le plus dans la révolution en Provence). Elle aura bien le soin de vous montrer les 5 rigoles de sang à la glacière qui proviennent du massacre de 86 victimes de Jourdan Coupe-têtes. - Chaque lois qu’elle vous montre des débris, elle ajoute : c’est la bande de Jourdan qui a démoli le magnifique palais, l’admiration du monde entier. À voir dans un petit livre pour l’architecture, la description de ce château.

Ce que j’ai vu de plus curieux pour moi, c’est que dans le moment les soldats n’avaient pas de matelas et que la paille seule me paraît un mauvais coucher - et que les dortoirs sont très grands et pas assez aérés. - Et voilà pour moi, qui est plus intéressant que des vieilles pierres (j’aurai à dire sur ce palais).

Je n’ai pas eu le temps de voir les Invalides ni le Musée et d’autres monuments que la ville renferme - cette ville pourrait être superbe, mais on ne s’en occupe pas. - La promenade sur le rocher serait unique comme coup d’œil et originalité, mais rien n’est fait - le manque d’argent et d’accord - tout ce que les carlistes font, les bonapartistes le défont et vice-versa. - C’est pitoyable !

Ici la misère est grande, mais on ne s’en aperçoit pas comme à Lyon. - Depuis que l’industrie à soie a disparu, 6.000 ouvriers ont quitté la ville. — La garance va assez bien, on gagne 2 - 2,50, les chardeurs 1, 1,25. - Les portefaix, depuis le nouveau tarif, 1,50 et pas toujours, ils sent très misérables. - Ici c’est comme en Italie, tous les pauvres vont au couvent chercher de la soupe c’est dégoutant à voir (à dire là-dessus).

15 juillet. Promenade à Vaucluse. - La campagne est magnifique : oliviers, vignes, mûriers, garance, blé, etc. - Tout est vigoureux, riche. - Tous ces paysans-là sont riches - ce qui ne les empêche pas de mener une vie de chien - ils couchent sur la paille, mal logés, mal vêtus, sales — on dit qu’ils se nourrissent bien. C’est bête au dernier point, ne parlant pas français.

Cette Fontaine est un immense rocher - l’eau sort du pied. - Sur le rocher en face est encore les restes du château de la belle Laure — le lieu était pittoresque mais peu agréable pour des rendez-vous d’amour - car bien que les deux amants s’aimassent en pur esprit, ils pouvaient se voir à l’ombre et s’asseoir sur le gazon - du reste cette fontaine est au-dessous de sa réputation.

Le banquet des « Amis de la Gloire » - donné en mémoire du 14 juillet. - On m’avait invité à aller faire une visite auxdits « Amis de la Gloire ». - Je trouvai là 50 ouvriers vrais assemblés dans une petite salle basse manquant d’air et où l’on étouffait. L’ouvrier porte son inintelligence dans tout ce qu’il fait — il n’a même pas l’instinct de sa conservation - habitué à la souffrance, il semble s’y vouer. - Ces hommes étaient dans un trou, entassés autour de tables, à boire du mauvais vin - la salle était décoré de force drapeaux tricolores, couronnes, aigles, portrait de l’empereur, Marat, etc. — Mêlant ainsi la Révolution avec l’assassin de cette grande et sainte révolution. - Cette ignorance me fit mal. - Comme j’ai déjà des amis partout, on vint me dire que je ne pouvais dire que quelques mots insignifiants parce qu’on ne connaissait pas tout le monde...

Je proposai un toast à la prochaine union de toutes et de tous. Il fut accepté et porté avec enthousiasme. - Lorsque je vois des hommes dans cet état d’ignorance, je me dis quelle tâche est la mienne - et pourtant jamais je ne me décourage !

Je manque de noter ici bien des choses, mais le temps m’a manqué c’est terrible d’être ainsi surchargé, je m’en rappellerai plus tard. - Pas oublier l’affiche qui est à ma porte pour annoncer qu’il y aura une course de taureaux !e dimanche 14 juillet à … (j’ai oublié le nom du village) et où le prix sera de 20 fr. Ce village est à une lieue d’Avignon, mais c’est sur le département des Bouches-du-Rhône. Le préfet de Vaucluse a interdit les courses dans le sien et après des usages aussi barbares on s’étonne de la barbarie du peuple du Languedoc. - C’est très compréhensible, moi je m’étonne qu’il ne soit pas plus méchant.

Les fourièristes ici n’ont pas voulu me recevoir. — J’ai écrit M. Rassié en lui demandant son aide, lui envoyant mon livre, il ne m’a même pas répondu. — J’ai fait mettre une carte chez M. Capeau oh j’avais écrit dessus : De la part de V. Considérant, - pas de réponse. - Cependant ces deux hommes passent pour être des « amis du peuple ». - Je parlai de cela à un ouvrier qui me répondit : « M. Capeau aime trop sa personne pour aimer qui que ce soit ; quand à M. Rassié, il parle très bien en faveur du peuple, mais voilà il a 300.000 fr. de fortune. » Cette réponse dénote que cet homme connaît parfaitement le cœur humain. - Un homme égoïste et un riche ne peuvent pas être amis de ceux qu’ils tondent.

Du reste ces deux hommes, qui sont les correspondants de la Démocratie, sont les deux seuls qui se trouvent à Avignon. La Démocratie se trouve dans un café. - C’est M. Capeau qui la donne. Mais tous ignorent entièrement qu’il y a une école phalanstérienne au monde. Ici et dans tout le département on lit le National et la Gazette.

D’après les écrits que lit un peuple on peut juger de son état moral et intellectuel. - À Paris les ouvriers lisent tous les journaux et ne tiennent à aucun. – De même pour les autres écrits, mais en général, ils lisent peu. - Ils sont du « progrès » voilà tout.

Pour eux le mot « progrès » veut dire : qu’ils sont pour tout ce qui est beau, bien, grand, noble, généreux.

Mais ils sentent cela a l’état d’inspiration, de pressentiment, de désir, d’aspiration, sans pouvoir préciser rien. - Pour préciser il faudrait étudier, réfléchir et ils ne veulent pas s’en donner la peine.

Les Parisiens sont donc « progressistes ». Cela va jusqu’à Dijon. À Chalon, À Macon, ils ne sont « rien ». Puis on arrive à Lyon.

Là, les ouvriers ne lisent aucun journal : pour eux la Presse a fait son temps. Lyon est peut-être la seule ville de France où la majorité des ouvriers lisent des ouvrages sérieux. Les ouvriers lyonnais sent entièrement sortis du domaine politique pour entrer dans le domaine social. Tous sont donc « socialistes » Maintenant ils se divisent en plusieurs branches : Socialistes Communistes, Socialistes Républicains, Socialistes phalanstériens etc.., etc... Pas de centre où il y ait plus de division dans la forme et plus d’unité dans le fond. Lyon est un centre unique - toutes les petites villes environnantes ne s’occupent de rien, mais sympathisent avec le centre, et sont toujours de l’opinion des Lyonnais. - C’est de même pour Paris. - On quitte Lyon et on arrive à Avignon.

Là, on ne lit que deux journaux - chaque parti a le sien. Les Républicains le National, les Royalistes la Gazette. - Ceux qui lisent la Gazette savent très bien qu’elle tient un langage qui ne répond pas au fond de sa pensée. - Mais ils lui pardonnent cette allure hypocritement franche, pensant qu’elle est forcée d’agir ainsi. - À part ces deux organes, l’ouvrier ne lit absolument rien, mais rien. - pour eux, le Phalanstère, le Communisme, le Socialisme sont chose inconnue. - Je n’ai pas entendu prononcer par un ouvrier le nom de Fourier, de Cabet, de Proudhon, etc.., etc.., de même entièrement étranger a la littérature. - Perdiguier est d’Avignon, aucun n’a lu son livre ; il a apporté le roman de Mme Sand sur le Compagnonnage, aucun ne l’a lu. - Ils ne connaissent pas même l’histoire de leur ville. - Absorbés entièrement dans les haines de parti, ils n’ont de passion, d’attrait que pour se disputer entre eux - c’est effroyable a voir - Ainsi pour nous résumer, disons donc que les uns, Parisiens, sont « progressistes » - les uns Lyonnais, « socialistes » - les uns Languedociens, « partisans » (de parti). Je suivrai de la sorte cette démarcation tout le long du Tour de France.

J’ai appelé à Avignon de véritables miracles ! - Les royalistes viennent de me demander si je voulais aller dans leur quartier leur donner une séance. - Je suis trop mal de cette cholérine, je ne pourrai pas y aller. - Ils demandent a signer. - Si j’étais restée ici quinze jours, j’aurais appelé cette réunion de tous les ouvriers des deux partis. - C’était magnifique, mais je n’ai pas le temps.

D’ailleurs ces gens-là sont trop passionnés, et ma pensée, mal comprise, pourrait amener un conflit très grave. - Mais ceci me prouve qu’on peut tout avec de la foi et de l’amour.

Je pars ce soir. — Je n’ai pas pu partir hier, j’étais trop mal. - Ah ! que ma tâche est douloureuse ! J’arrive dans une ville, je me donne une peine immense pour y découvrir tout ce qu’il y a d’hommes intelligents et dévoués, je prend possession d’eux, puis lorsque j’ai réussi, que je les connais, que je les aime, que je m’en suis faite aimée, puis ! Il faut les quitter ! - Je ne connais rien de plus douloureux que cela ! J’avais découvert dans cette ville quelques bons hommes (c’est l’expression du pays), allons, il faut les quitter pour aller en découvrir d’autres dans une autre ville. Heureusement que j’aime mes frères également et que partout je trouve des frères.

M. Pierron vient de me remettre men compte - c’est une indignité de voir comment ces voleurs patentés d’hôteliers vous dépouillent. Depuis que je suis ici j’ai toujours été malade et je n’ai mangé à mon dîner qu’une côtelette et des haricots à l’huile : 2 fr... (à dire sur ces gredins-là)

Je suis partie sans pouvoir visiter le Musée. — C’est une grande erreur de croire que l’on peut tout faire à la fois - mais non, ce n’est pas possible. Si vous vous occupez spécialement d’une chose, vous manquez toutes les autres. --- Enfin, je fais assez pour ne pas avoir de regrets sur ce que je laisse.

En résumé, Avignon vaut beaucoup plus que Saint-Etienne. Ici au moins, il y a des hommes de passion, d’action et c’est bien quelque chose. - Ces hommes pourraient aider puissamment les Lyonnais (j’ai formé un Comité avant de partir qui va correspondre avec Lyon - au moins voilà un lien). - Dans quel isolement cette classe ouvrière vit-elle ! Toutes villes, si rapprochées l’une de l’autre, n’ont aucun lien. - Paris ne sait pas ce qui se fait en province, Avignon ignore ce qui se fait Lyon et ainsi de suite. Vraiment c’est pitoyable et tous sentent cet isolement et en gémissent - et ils ne font rien pour en sortir ! Ah ! mon Dieux, c’est à en devenir folle ! C’est au-dessus réellement des forces humaines.

Ce pays étant le foyer du carbonarisme, depuis 4 ou 5 ans, il y a eu des arrestations en masse parmi les ouvriers républicains.

Avec cette bêtise de société secrète on a perdu ainsi des hommes braves les meilleurs soldats. — Je viens de voir 5 ou 6 de ces victimes, des hommes braves mais sans la moindre éducation. [NDLR : politique] - Ils sortent de prisons abîmés par la maladie, l’ennui, le désespoir eh bien, mon livre les a ranimés. - Ils comprennent maintenant qu’il faut conspirer à ciel ouvert. - Crier tout haut : je suis unioniste ! je veux « le droit au travail », le « droit à l’instruction ». J’ai vu à l’émotion de ces hommes que j’étais pour eux un flambeau de vie ! Je leur ai fait jurer de ne plus jamais conspirer secrètement. – « Ah ! ce grand cœur ! se sont-ils écrié, et nous vous tiendrons parole ». - J’en suis certaine. - C’est le National qui les a poussés dans cette voie. — Quel imbécile ! Ah ! j’aurais un superbe chapitre à faire sur Avignon au point de vue de l’imbécilité desdits libéraux et de leur scélératesse. - Car l’un ou l’autre, ils sont ineptes ou scélérats. Je crois plutôt qu’ils sont scélérats. Ils ont voulu se servir du peuple afin d’arriver. Oh les gredins. j’aimerais mieux voir la branche aînée, la cadette, la sous-cadette pendant 40 siècles que de vous avoir ! — Quel dégoût ces scélérats-là vous inspirent ! Mais je vois avec joie que le peuple commence voir clair sur leur compte. - Il est temps. - Ce chapitre sera plein d’intérêts. »

NOTES : Agricol Perdiguier, de son nom de Compagnon : Avignonnais-la-Vertu, était le réformateur du Compagnonnage. Liée avec Georges Sand, c’était pour Flora Tristan - égérie du socialisme phalanstérien - un homme du passé. Mgr Paul Naudot, 48 ans à cette époque avait été nommé archevêque d’Avignon par ordonnance de Louis-Philippe le 15 juin 1842.