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Nommer, dénommer, renommée.

Alors que s’achevaient dans une liesse générale, les travaux du tramway inutile dont Avignon avait choisi de se doter, il vint aux oreilles des édiles que la percée ouverte dans les quartiers sud n’avait point de nom, sauf à devenir avenue du 14 juillet prolongée… Ce qui, avouons-le, manquait et d’originalité et de panache. Sauf peut-être à rappeler l’usage polynésien qui étale, un mois durant, la fête nationale devenue à Papeete « le juillet ». Autre oubli de taille, les deux « gares » situées aux extrémités de la ligne, n’avaient d’autre appellation que terminus ceci et terminus cela. Bref, il était urgent, avant de procéder à l’inauguration, de remédier à cela, comme de prier tel personnage emblématique de bien vouloir couper le ruban. Le Conseil se réunit pour en délibérer.

On était à la veille des élections municipales et comme à l’accoutumée les appétits s’aiguisaient comme les poignards dissimulés sous les toges. Le premier magistrat taisait son appétit de poursuivre, minaudant que si vraiment on le lui demandait, il ferait, une fois encore don de sa personne à la cause publique ; mais, même ses plus proches lieutenants ne se pressaient guère de proclamer indispensable son recours. Quant aux oppositions, laminées par des combats douteux, trébuchant aux ornières des stratégies confuses, elles convenaient qu’aucune d’entre elles ne constituait un recours acceptable.

C’est dans cet état d’esprit que se réunit, d’abord, le conseil majoritaire. L’édile, fin stratège, après avoir ouvert la séance, prétexta un dernier rendez-vous urgent, pria les élus de commencer sans elle sous l’autorité provisoire de Rogommas. Celui-ci était célèbre pour son art du compromis, ayant, au cours de sa longue carrière servi, puis desservi tous ceux qui l’avaient honoré de leur confiance. Les esprits caustiques disaient de lui qu’il avait toujours une trahison d’avance, voire deux, lorsqu’on était bienveillant à son égard.

Se gardant bien de s’avancer il donna successivement la parole à chacun. Ce fut un somptueux désordre.

Jambastron après un rapide survol des patronymes déjà retenus, plaida pour qu’on revienne à l’histoire de la cité et proposa, tout de go, de baptiser l’artère : avenue de l’Avignonnais méconnu. Avouons qu’ils étaient légion à pouvoir se reconnaître dans ce choix même si, cauteleusement, d’aucuns y voyaient une manière subtile de susciter le nom qui était sur toutes les lèvres, celui de Jambastron lui-même. Cela fut récusé illico.

Pélardon vint ensuite pour formuler une proposition originale : pourquoi ne pas honorer celui ou celle qui aurait fait retentir la gloire d’Avignon sur la scène théâtrale : Jean Vilar, ou mieux encore tel directeur de compagnie pérenne servant Thalie avec vigueur lorsque les trompettes de Jarre se taisaient, août venant. C’est lorsqu’on avança les impétrants possibles que les choses se gâtèrent. Qui de Benedetto, Gélas, Timar, Golovine ou Barbuscia méritait la palme ? On fut bien peine de voir se dessiner le profil le plus pertinent, d’autant qu’instruits de ce qui se tramait les intéressés voulurent se mêler au débat. Chacun dénigrant l’autre avec vigueur, voire même causticité. La palme revint à... (devinez) qui subtilement se fit l’apologue de ses concurrents, mais les récusa un à un en proposant l’inattendu ?

Et qui était cet inattendu, voire inespéré ? les lèvres me brûlent de vous glisser dans le creux de l’oreille, le nom susurré avec ferveur. Non, il ne s’agissait point de cette édile, deux fois ministre, ni de…. Ni de… je suis de près les suggestions qui vous viennent à l’esprit. Foin de tout cela, ce personnage avait hanté pendant un lustre les cours festivalières, Se répandant en aphorismes bien sentis et suscitant, sur son passage bien des propos bienveillants : j’ai nommé Mouna Aguigui1.

Ainsi fut décidé et acté le nom terminus nord et pour bien balancer la chose celui du sud : Ferdinand Lop.

Il faut en retenir deux choses qui illustrent bien l’esprit avignonnais. Une sottise majuscule ayant présidé au choix de ce transport en commun, avant que d’en payer le déficit bien prévisible, dépêchons nous d’en rire avant que d’en pleurer. Le second commentaire, tiré de l’histoire antique est que l’on va depuis lors toujours de Charybde en Sylla lorsqu’on se mêle de codifier les transports (dans toutes les acceptions du terme) du peuple.

Le Potache 


Note 1 : Mouna Aguigui
Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Aguigui_Mouna