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La chapelle du Noviciat des Jésuites


Une œuvre du peintre jésuite Jean-Denis Attiret
dans la chapelle Saint-Louis
du noviciat des Jésuites d’Avignon




La chapelle Saint–Louis est un monument remarquable faisant partie du premier noviciat de Jésuites créé en France (Attention Avignon était à cette époque possession Papale), et sortie à peu près intacte des désordres des temps. C’est en 1589 qu’une noble dame – Louise d’Ancézune – fait une donation pour la construction d’un noviciat des Jésuites en Avignon qui fait alors partie des États Pontificaux.

Sa construction démarre aussitôt mais va s’étaler sur plus d’un siècle. Au moment où Jean-Denis Attiret arrive comme novice le 31 juillet 1735 à 33 ans, seule une partie des construction est achevée, ainsi que la chapelle qui fut consacrée en 1611. La gravure ci-dessous, dressée en 1618 par Marco Gandolfo permet de se faire une idée de ce que les yeux d’Attiret ont pu contempler : On distingue clairement au fond, à droite, le dôme de la chapelle Saint-Louis du noviciat, avec toutefois un lanternon qui n’existe pas aujourd’hui. Le célèbre Président de Brosses décrit ainsi la chapelle en 1739 au moment où Jean-Denis Attiret vient de la quitter pour partir en Chine : « Le Noviciat des jésuites est cependant beaucoup plus beau. Louise d’Ancézune l’a fait bâtir pour les révérends pères, et sa famille y a son tombeau. L’église est revêtue en entier de stuc et de marbre à compartiments,parfaitement choisi ; elle est petite. Les deux chapelles des ailes ont deux bons tableaux de Sauvan, la coupole est trop exhaussée pour son diamètre. Les quatre naissances sont soutenues par les quatre Evangélistes, peints de bonne main par un frère jésuite. »

 

Blandine Ferrazzini-Silvestre en donne une description actuelle dans son récent ouvrage Saint-Louis en Avignon, Architecture et histoire : « Son plan dessine un croix grecque dont le bras qui forme l’entrée est légèrement plus long que celui qui forme le chœur. À la croisée du transept : une coupole, la première en France, exhaussée par un tambour percé de huit fenêtres. Quatre pendentifs assurent le passage du cercle au carré central dont les piliers sont réunis par des arcs en plein cintre… »

C’est sur ces pendentifs que Jean-Denis Attiret va peindre pendant deux années les quatre Évangélistes. Citation du même ouvrage : « Modeste par ses dimensions parfaitement adaptées aux besoins limités d’un noviciat, cette chapelle était en revanche richement ornée et faisait l’admiration de ses contemporains. De cette décoration, ne subsistent aujourd’hui que les quatre Évangélistes peints sur les pendentifs par Jean-Denis Attiret, frère coadjuteur au noviciat, en 1732. »

Biographie de Jean-Denis ATTIRET


Jean-Denis ATTIRET, de son nom Chinois WÁNG ZIH CHÉNG ou WANG ZHICHENG ou WANG TCHE TCHENG ou BA DENI, est un peintre français, né à Dole (France) le 31 juillet 1702 et mort à Pékin le 8 décembre 1768.

Une famille d’artistes...

Il naît à Dole dans une famille modeste mais tournée vers les Arts : son grand-père est maitre-ébéniste, son père et ses frères sont peintres, sa sœur épouse un sculpteur, un membre de la famille sera architecte et laissera de nombreux monuments à Dole. Il se forme donc dès son enfance dans l’atelier paternel.


1725 : Un mécène lui offre le séjour à Rome


En 1725, un généreux mécène – Jean-Claude Froissard, marquis de Broissia - lui offre l’opportunité de compléter son parcours personnel par un séjour de deux ans à Rome en devenant pensionnaire de l’Académie. Natoire y est pensionnaire depuis peu et Boucher y viendra bientôt. Il fréquente le palais de l’Ambassadeur de France le Cardinal de Polignac, grand amateur d’art. Il passe quelques temps à Bologne. Au contact de la culture transalpine, le peintre se nourrit d’influences éclectiques (Haute-renaissance avec Raphaël, maniérisme, classicisme) mais concourant toutes à imprimer à sa création une vision de la réalité empreinte d’équilibre et de recherche d’harmonie. Il revient en France en 1729 et y entame sa carrière de peintre. À Vienne (France) il exécute le portrait du cardinal-archevêque d’Auvergne, puis gagne Lyon où il travaille de 1730 à 1733. Il y fait quelques portraits et y décore la chapelle des Jésuites. Revenu à Dole, il y exécute de nombreuses toiles religieuses. Le musée de Dole conserve quelques tableaux de lui : Ruines imaginaires ; Judith et Holopherne ; Le Veau d’Or ; Mort d’un Cardinal ; Portrait d’une Religieuse ; Yaël et Sisera.

1735 : il entre dans les Ordres à Avignon


Le 31 juillet 1735, il intègre le noviciat des Jésuites à Avignon. Rappelons qu’à cette époque, Avignon ne fait pas partie du Royaume de France, mais des États Pontificaux. Il y commence une formation qui durera deux ans et devient frère-coadjuteur dans la Compagnie de Jésus en 1737. C’est pendant sa formation qu’il peint en deux ans les trompes du dôme de la chapelle de son noviciat avec les quatre Évangélistes : saint Jean, saint Marc, saint Matthieu et saint Luc.

1737 : Il est réclamé par les Jésuites de Pékin pour ses talents de peintre


C’est alors que le Père Parrenin, Jésuite à Pékin, écrit au noviciat d’Avignon pour y réclamer un peintre « habile pour ramener à la Mission française la faveur impériale » et travailler avec le frère Castiglione (de son nom Chinois Lang Shining, (1688-1766), jésuite très en cours. À cette époque, les Jésuites sont très influents à la cour de Pékin. Michel Beurdeley (Porcelaine de la Cie des Indes, 1982) rappelle cette influence en ces termes : « Le plus extraordinaire de ces hommes fut certainement le Père Castiglione qui fonda, avec le peintre Jean-Denis Attiret, une école de peinture dans le style classique chinois, en liaison avec les ateliers de King-tötchen, contribuant ainsi au développement des sujets européens... » Attiret s’offre pour partir en Chine en disant « qu’il irait volontiers jusqu’au bout du monde s’il croyait par là contribuer à la gloire de Dieu et au salut des âmes. » Il s’embarque à Lorient le 9 janvier 1738 sur un navire de la Compagnie royale de la Chine, débarque à Macao quelques mois plus tard et fait le reste du voyage en litière. Dans sa lettre du 17 novembre 1743 à M. d’Assaut, il décrit cette dernière partie du voyage ainsi : « Le reste du voyage se fit dans une espèce de cage qu’on veut bien appeler litière. On y est enfermé toute la journée ; le soir la litière entre dans l’auberge et encore quelle auberge ! De façon qu’on arrive à Pékin sans avoir rien vu. »

Il devient peintre officiel de la cour de l’Empire du Milieu


À son arrivée, ses confrères Jésuites le présentent à l’Empereur. À cette époque il s’agit de l’Empereur Qianlong de la dynastie des Qing (règne de 1736 à 1796), grand lettré, féru de sciences, amateur d’art, passionné de collections d’objets rares et curieux, il amasse tableaux et porcelaines. Appréciant leur savoir, l’Empereur a accordé aux Jésuites de la Cour la liberté de leur religion tout en continuant cependant la politique de persécution des chrétiens de ses prédécesseurs. Le Père Amiot décrira ainsi le Prince dans une lettre : «  Les goûts de ce prince varient pour ainsi dire comme les saisons. Il a été pour la musique et les jets d’eau. Il est aujourd’hui pour les machines et les bâtiments. Il n’est guère que pour la peinture pour laquelle son inclination n’a point changé. » Il apprécie tout particulièrement la peinture d’Histoire et le portrait.

C’est une vie harassante

il écrit « Être à la chaîne d’un soleil à l’autre... »


Victorieux dans une difficile campagne en Haute-Asie (1755-1759), l’Empereur veut immortaliser ses victoires et fait peindre ces scènes de bataille dans un bâtiment du Palais Impérial de Pékin. Puis, il veut graver ces peintures sur cuivre et demande aux artistes missionnaires en poste à Pékin de préparer des dessins destinés à la gravure des planches. C’est dans ces circonstances et dans ce cadre, que Jean-Denis Attiret entre dans cette équipe de jésuites missionnaires autant que peintres et soumet pour son tableau de présentation à l’Empereur Qianlong une Adoration des Rois qui est acceptée et que le prince place dans son palais. Installé dans la Cité Interdite, il prend, comme ses confrères Jésuites un nom chinois : 王致誠 Wang Zhicheng. Aux côtés d’un Jésuite milanais Giuseppe Castiglione (1688-1766) dont le nom Chinois est Lang Shining et qui est le plus important peintre européen de la Cour, Attiret est attaché au Palais sous la tutelle de Castiglione. Il peint « de sept heures du matin à cinq heures du soir. » (lettre citée ci-dessus). Les conditions de vie sont difficiles : il est placé sous l’étroite surveillance des eunuques, qui « sous prétexte de le servir n’étaient là que pour le garder, l’observer et en faire à son égard l’office de Maîtres de cérémonie, en lui indiquant … tous les usages minutieux qui sont l’étiquette du Palais… » Le Père Amiot note qu’il le supporte mal : « il se montre souvent impatienté et de mauvaise humeur. » Il écrit au Père Amiot : « J’ai de la peine à me persuader que c’est là la gloire de Dieu ».

C’est donc à un changement total de vie et de références qu’Attiret est confronté. Et c’est à une mutation radicale que son art doit s’adapter. Au-delà de nouveaux sujets (paysages, scènes animalières, de batailles, peintures d’architecture etc.), c’est aussi de nouvelles techniques qu’il doit appréhender, l’aquarelle ou la détrempe se substituant à la peinture à l’huile que l’Empereur n’apprécie pas. Il doit utiliser de nouveaux supports : la gaze, la soie ou le papier huilé. Il évoque la question dans une lettre au marquis de Broissia : « Il m’a fallu apprendre à l’eau sur une espèce de gaze blanche, peinture difficile, délicate et qui a quelque chose de plus fin que la miniature… Ici dans les tableaux, on ne veut point d’ombre, ou si peu que rien… Enfin il faut que les couleurs soient unies et les traits délicats comme dans une miniature... Tout ce qui se peint à l’huile doit être peint dans le même goût sans ombre, les carnations blanches comme du lait, les draperies resserrées, plissées en tuyaux d’orgue, à peu près dans le goût de nos anciens ; avec cela, des têtes sans expression, les attitudes sans mouvement. » Il doit enfin assimiler une nouvelle vision de l’art et rompre les amarres avec son esthétique italianisante et un réalisme trop prégnant pour atteindre une esthétique plus épurée, plus stylisée, plus raffinée. Sa décoration du Palais d’Été de Yuanmingyuan, œuvre qui disparaitra dans l’incendie de 1860, en était une magnifique illustration.

Après trente années de fonction à Pékin, il meurt au travail...


Durant les trente années que durera son existence en Chine, le talent de l’artiste culminera dans la restitution des hauts faits d’arme de l’empereur Qianlong et dans les nombreux portraits des dignitaires contemporains qu’il réalisa.

Donnons en un exemple. Lors de la reddition d’Amoursana en 1754, Attiret est chargé par l’Empereur de faire le portrait de ce chef rebelle et de ses vassaux qui venaient de se rendre. Attiret, à cette occasion, séjourne donc deux mois à Jéhol en Tartarie, il y tombe gravement malade et en reviendra diminué « maigre, pâle, le dos courbé et ne marchant qu’avec beaucoup de difficulté et de peine. Quoique le frère Attiret ne jouit pas alors d’une bonne santé, il était néanmoins obligé de peindre du matin au soir sans se procurer d’autre repos que celui des repas ou du sommeil ; encore était-il souvent obligé de prendre sur son sommeil pour combiner à part soi les différents arrangements de ses dessins et de ses peintures. » (Lettre du Père Amiot du 1er mars 1769) Il y exécutera vingt-deux portraits à l’huile et quatre grands dessins de la cérémonie de reddition et des autres exercices. À la suite de ce séjour, l’Empereur lui offre le mandarinat, mais il en refuse les honneurs : « Je suis religieux et comme tel, je ne peux jouir de ces sortes d’honneurs qui ne s’accordent pas à mon état. » Il meurt à Pékin le 8 décembre 1768. Quant aux gravures des conquêtes de Qianlong auxquelles Attiret avait participé, elles seront exécutées en France sous la direction de Charles-Nicolas Cochin (1715-1790, Secrétaire- historiographe de l’Académie de peinture, qui, pour ce faire, fera appel à quelques artistes renommés.


On peut à bon droit regarder Attiret comme un véritable peintre Chinois : la moitié de sa vie fut passée à la Cour de Pékin, au très proche contact avec l’Empereur et la quasi totalité de son œuvre fut réalisée en Chine sur des commandes de l’Empereur de Chine dans le style chinois imposé en rupture complète avec l’art occidental de l’époque.


L’Avignonnais de service



Petite bibliographie sur Jean-Denis Attiret.



LETTRES ÉDIFIANTES ET CURIEUSES DESSUITES EN CHINE (1702-1776) Publié chez Desjonquères 2001.

Bénézit, dictionnaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs. Attiret page 634

LA CHAIR ET LE VERBE, les Jésuites en France théoriciens et praticiens de l’image. Attiret pages 31 et pages 49 et suivantes.

PEINTRESSUITES EN CHINE AU XVIIIe siècle, Anthese 1997

UN ARTISTE FRANC-COMTOIS À LA COUR DE CHINE AU XVIIIe siècle, LE FRÈRE ATTIRET par Georges Gazier, chez Dodivers à Besançon 1912.

JEAN-DENIS ATTIRET, MISSIONNAIRE COMTOIS, PREMIER PEINTRE D’UN EMPEREUR DE CHINE, Nlle Revue Franc-comtoise 1954.

PORCELAINE DE LA Cie DES INDES, Michel Beurdeley (Ed. Vilo, Paris 1982) page 145.

SAINT-LOUIS EN AVIGNON, ARCHITECTURE ET HISTOIRE, Blandine Ferrazzini-Silvestre, 1992 Edirap.

EXPOSITIONS :

2006 avril/juillet, Musée des Arts Plastiques Guimet : « Les très riches heures de la cour de Chine. Chefs-d’œuvre de la peinture impériale des Quing.. »

2004 mai/août : Musée des Beaux-Arts de Dole : « Jean-Denis Attiret, un Dolois du XVIIIe siècle à la cour de l’empereur de Chine. »