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L’Abbaye d’Aiguebelle : une Trappe dans son siècle

Venant de Grignan par Réauville, en bordure d’un giratoire très banal, paît un troupeau de vaches, chose insolite dans le Midi. En bon touriste, je m’arrête dans les meuglements. En face, une croix de fonte sur son socle de pierre, puis un oratoire à saint Joseph portant l’Enfant Jésus : je suis en approche de l’abbaye. La route s’enfonce dans un sous-bois dense qui débouche sur un vallon encaissé, au confluent de trois ruisseaux cascadant et limpides : le Rang et la Flamenche au nord, la Vence au sud qui donnèrent leur nom : les belles eaux, Aiguebelle… Un site typique de l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance (O.C.S.O.) sur lequel une douzaine de moines venant de l’abbaye de Richemont bâtirent leur nouvelle fondation au XIIe siècle, dédiée à Notre Dame. Huit siècles d’une histoire mouvementée : ils ne sont plus que trois en 1791 lorsque la Révolution les chasse. En 1815, des cisterciens français issus de la Trappe et émigrés en Suisse rachètent les lieux. Ils sont aujourd’hui une bonne vingtaine.

Commencez par vous promener entre ces bâtiments agricoles toujours en activité : hangars abritant herses, charrues, tracteurs et charrettes que vous croiserez en semaine. À votre droite, les bâtiments conventuels, le magasin, l’abbatiale.

À votre gauche, le Mémorial. Le mémorial ? Oui, car cette abbaye est la maison mère de la Trappe de Tibhirine où en 1996, 7 moines sont enlevés, égorgés puis décapités avec leur prieur Dom Christian de Chergé. Ce petit musée très sobre en célèbre la mémoire, ainsi que celle des douze autres religieux et religieuses qui furent assassinés en Algérie à cause de leur foi dans les mêmes années, dont Mgr Claverie évêque d’Oran. Leurs biographies, leurs photos, leurs souvenirs vous présenteront des parcours émouvants. Ils furent béatifiés le 8 décembre 2018 dans la cathédrale d’Oran.

En sortant, montez les quelques marches qui vous mènent au pied de la falaise où s’ouvre la grotte… de Lourdes… Là, à la lumière vacillante des bougies, vous apercevrez des chapelets, des médailles, des photos glissés dans les failles du rocher ; vous lirez les ex-voto de marbre attestant que la Vierge a entendu la détresse de pèlerins… des billets de papier sont glissés entre les pierres : ne soyez pas indiscret, ne les lisez pas, ce ne sont que de pauvres peines, de douloureux petits secrets si personnels confiés à la mansuétude de la Bonne Mère…
Passez ensuite le minuscule pont de pierre au-dessus du ruisseau et suivez l’étroit chemin à flanc de falaise qui longe le ruisseau cascadant qui vous conduira à l’abbatiale. Sa visite est libre. J’ai eu la chance d’y entrer un jour de fête en janvier dernier, la messe venait de commencer avec une assistance d’une dizaine de personnes masquées – Covid oblige – Le soleil entrait par les trois oculi de la paroi sud sous la forme de puissants faisceaux de lumière dans lesquels dansait la poussière… La lumière, l’architecture romane, le chant des moines, la liturgie : un de ces moments inspirés qui transfigure une journée.

Il vous reste à passer au magasin des produits monastiques, dont beaucoup sont produits par les moines d’Aiguebelle qui vivent de leur travail manuel :
Tout d’abord, la fameuse croix de Tibhirine, réplique de l’icône « écrite » par la sœur Françoise en 1996 sur les indications de Christian de Chergé : « Le Christ, représenté en majesté dans « le geste invaincu de l’Amour embrassant le monde », en habit blanc évoquant la Transfiguration, drapé de rouge signifiant sa royauté, les yeux ouverts, les mains tournées vers le haut et tenues par des étoiles de lumière symbolisant son amour pour tous les hommes, est montré ressuscité comme écrit sur l’écriteau (en arabe) : « Il est ressuscité ». « C’est l’amour, et non les clous, qui le tenait fixé à ce gibet que nous lui avions taillé. » (Père Christian de Chergé) :

Je vous recommande aussi les tisanes cultivées, ramassées et traitées par les moines, de même que le Lavandin de Provence huile essentielles, sans oublier le miel et le pollen de fleurs du rucher de l’Abbaye.

La partie librairie est très bien fournie : bref, un modèle de magasin monastique.

Quittez le parking par le haut de l’Abbaye devant l’hôtellerie monastique, énorme construction du XIXe d’un style hésitant entre caserne et pensionnat, qui peut vous accueillir pour des séjours, puis prenez la route de Montjoyer : le paysage devient sauvage, désertique… l’étroite route serpente sur des kilomètres entre les rangs de lavandes, les bosquets de chênes verts clôturés : les truffières ! Gardez l’espoir : vous récupèrerez les nuisances du siècle un peu plus loin, vers Grignan.

François-Marie Legœuil, mai 2021
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