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Carpentras : décédé depuis 265 ans, il assiste toujours à la messe !

Entrez dans l’ancienne cathédrale Saint-Siffrein de Carpentras par le grand portail et arrêtez-vous au bout de quelques pas. À gauche, levez les yeux au-dessus de la chapelle saint Jean-Baptiste. Plus haut ! Encore plus haut ! Presque au niveau de la voûte. À une quinzaine de mètres de haut, collés à la paroi, deux corbeaux baroques de pierre blonde, arrondis et joliment ouvragés supportent sur de belles poutres une élégante petite construction de bois sombre percée de deux fenêtres carrées en façade et d’une autre de chaque côté :

Je sors le zoom de mon appareil photo… c’est plutôt sombre, la mise au point n’est pas facile. Une fenêtre est ouverte… Nom d’une pipe, il y a quelqu’un à la fenêtre !

Je me déplace pour être bien en face, je grossis au maximum : c’est bien un buste d’homme !

Un col de dentelle blanche en baptiste finement plissée et amidonnée, une capeline très monsignore, une croix pectorale, un crâne un peu dégarni encadré de cheveux frisés sur les côtés… Ça y est, je le reconnais… J’ai déjà vu sa tête sur la statue de bronze devant l’Hôtel Dieu : c’est Monseigneur d’Inguimbert, l’évêque bienfaiteur de Carpentras, le mécène qui a légué sa splendide librairie musée à la ville, qui a construit l’Hôtel Dieu et la chapelle de Notre-Dame de Santé…

Mais que fait-il là si haut perché ? Je mène ma petite enquête par internet à la Bibliothèque nationale. Bonne pioche ! J’y télécharge une notice de l’Abbé R… publiée à Cavaillon en 1867 : une biographie sur Joseph Dominique d’Inguimbert (1683-1757). Je passe une après-midi délicieuse sur les 355 pages (eh, oui ! quand même…) de cette mine de renseignements.

Fils de bonne famille de Carpentras, très bon élève chez les Jésuites de la ville, brillant élève chez les dominicains de Paris où il finit par prononcer ses vœux, Joseph Dominique part en Italie, abandonne la robe blanche des dominicains pour la brune des trappistes florentins et y prend en « religion » le prénom de Malachie – comme le prophète. Faut-il y voir une indication sur sa personnalité ? Malachie est le dernier prophète de l’Ancien Testament. Après lui et pendant 500 ans, Dieu ne parlera plus à son peuple jusqu’à Jean le Baptiste. Malachie signifie « Messager » en hébreu, celui qui répand la parole de Dieu… tout un programme pour notre futur évêque.

Quoiqu’il en soit, Inguimbert ne passera que deux ans chez les Trappistes, le temps d’en devenir l’Abbé Dom Malachie. Car son esprit, son érudition, son entregent le font réclamer à Rome où il devient le bibliothécaire préféré des cardinaux. Enfin, il sera choisi comme évêque de Carpentras, puis comme « recteur » du Comtat. Il résidait dans son palais épiscopal mitoyen de sa cathédrale et aujourd’hui mairie.Dans les combles de son palais, il disposait d’un petit bureau très bien chauffé où il passait de longues heures de travail et d’étude. Mais pour aller prier dans sa cathédrale, il était obligé de sortir dans la rue et d’y souffrir la canicule en été, et le Mistral ou la pluie en hiver. Il avait donc fait percer une porte dans la muraille séparant l’église du palais et construire sur la paroi de la nef cette loggia de bois que nous voyons encore aujourd’hui. Malachie pouvait dès lors accéder directement dans la nef sans sortir de son bureau et prier dans sa loggia de bois confortablement chauffée par le bureau. Apparemment, c’était un frileux très exigeant sur son confort !

Dans sa Notice, le bon Abbé R… providence des érudits, nous donne les précisions suivantes sur cette histoire :
« À ces exercices du devoir et à toutes ces pieuses pratiques, il ajoutait celle de lire tous les matins un chapitre de l’Imitation de Jésus-Christ. De dire l’Angélus trois fois chaque jour au son de la cloche, et de réciter tous les soirs le chapelet ; il passait la plus grande partie de sa journée, soit dans l’étroite cellule que l’on voit encore au comble du palais, soit dans la modeste tribune qui est à côté, et qui prend jour dans l’église Saint-Siffrein, au-dessus de la chapelle de Saint-Jean. Là, il se livrait à l’étude ; ici, il priait Notre-Seigneur Jésus-Christ, lui parlant cœur à cœur comme il avait fait le matin au saint autel. Toutefois, le pieux prélat ne se contentait pas de faire société au divin Maître, sans avoir d’autres témoins de sa dévotion que les anges. Mais comme la flamme tend sans cesse à se faire jour, à s’étendre et à s’élever, ainsi il ne pouvait comprimer ce feu de l’amour divin dont son cœur était embrasé.  »

Je ne sais pas qui a eu cette bonne idée de placer le buste de notre Monseigneur dans sa loggia, mais en ces temps iconoclastes de destruction de statues et de dénigrement de personnalités, il est réconfortant de voir associé – par buste interposé- le souvenir de ce grand évêque à cette cathédrale qu’il avait tant aimée.

Pour terminer en beauté cette magnifique après-midi glaciale, je suis allé rendre visite au superbe tombeau de Mgr d’Inguimbert dans la chapelle baroque de l’Hôtel-Dieu qu’il avait fait construire.

Cette chapelle est un vrai frigidaire : J’ai bien cru y périr de froid… et je suis donc très content que ce défunt si frileux, allongé dans cette chapelle si froide puisse continuer à suivre au chaud dans sa loggia les offices de sa cathédrale : il l’a bien mérité !

François-Marie Legœuil
26 janvier 2022

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